Loyer, électricité
Le sentiment que le travail ne paie plus s’explique largement par la progression des dépenses sur lesquelles les ménages ont peu de prise, comme le logement. Elles font pourtant l’objet d’un désintérêt politique global..
Les dépenses pré-engagées désignent les dépenses liées à des contrats difficiles à renégocier à court terme. Elles incluent le loyer, les factures d'électricité, de gaz ou d'eau, les remboursements de crédit immobilier, les abonnements Internet ou téléphone, les assurances (habitation, voiture) et les frais de cantine. Certaines dépenses comme l'alimentation sont parfois ajoutées à cette liste, car elles sont essentielles pour vivre, même si elles restent arbitrables (on peut choisir où faire ses courses). En 2025, ces dépenses représentaient en moyenne 30,3 % du revenu disponible brut des ménages en France, contre 13,4 % en 1959. Leur poids croissant explique en partie pourquoi de nombreux Français ont l'impression que le travail ne paie plus, car une part toujours plus grande de leur salaire est absorbée par ces obligations financières.
Le logement est le poste le plus lourd des dépenses contraintes, représentant à lui seul environ les deux tiers de ces dépenses. Entre 1960 et 2010, son coût a fortement augmenté, notamment à cause de la hausse des loyers et des prix de l'immobilier. Les locataires, surtout dans le parc privé, sont les plus touchés, car leurs revenus progressent moins vite que les loyers. Les propriétaires, quant à eux, subissent des taux d'intérêt élevés ou des prix d'achat trop élevés. Pierre Madec, économiste spécialiste du logement, souligne que les ménages modestes se retrouvent souvent exclus du marché locatif, même en dehors des grandes villes. En 2024, l'effort public pour le logement ne représentait plus que 1,5 % du PIB, contre 2,2 % au début des années 2010, illustrant un désengagement de l'État.
Les dépenses énergétiques (électricité, gaz, fioul) ont augmenté plus vite que les revenus des ménages depuis plusieurs années. Ce phénomène s'explique par un retard dans la rénovation énergétique des logements et une dépendance persistante aux énergies fossiles. Parallèlement, le coût des assurances a également grimpé, en partie à cause du changement climatique. Par exemple, la surmine Cat Nat (surprime pour les catastrophes naturelles) a fortement augmenté début 2025 pour faire face aux dégâts croissants liés au dérèglement climatique. Les gouvernements successifs ont aussi transféré une partie des remboursements médicaux de la Sécurité sociale vers les complémentaires santé, ce qui a entraîné une hausse des cotisations pour les assurés.
Les inégalités face aux dépenses contraintes se sont accentuées, notamment depuis 20 ans. Un rapport de France Stratégie indique que les inégalités en matière de revenu arbitrable (ce qui reste après les dépenses contraintes) sont près de deux fois supérieures à celles observées en niveau de vie. Les ménages modestes, souvent locataires, consacrent une part bien plus importante de leurs revenus à ces dépenses que les ménages aisés. Par exemple, un ménage pauvre peut avoir un pouvoir d'achat arbitral quasi nul après avoir payé son loyer, ses factures et ses assurances, tandis qu'un ménage riche peut avoir un taux élevé de dépenses contraintes sans pour autant être en difficulté financière.
Plusieurs politiques publiques ont contribué à alourdir les dépenses contraintes. Emmanuel Macron a accéléré l'individualisation de certaines dépenses auparavant collectives, comme la santé ou la solidarité face aux catastrophes climatiques. Par exemple, les transferts de remboursements médicaux de la Sécurité sociale vers les complémentaires santé ont augmenté les cotisations pour les assurés. De plus, le gouvernement n'a pas cherché à réguler le marché immobilier ou à taxer la rente immobilière (les profits des bailleurs privés), malgré la forte hausse des loyers. Pierre Madec souligne que l'envolée des prix de l'immobilier a surtout profité aux bailleurs privés et aux collectivités locales, dont une partie des recettes fiscales dépend de ce marché.
En 2023, 28,4 % des Français déclaraient ne pas pouvoir faire face à une dépense imprévue de 1 000 €, selon l'Insee. Ce chiffre illustre le sentiment de fragilité financière qui s'est répandu dans la population. Louis Maurin, directeur de l'Observatoire des inégalités, explique que le problème ne vient pas seulement du niveau de revenu, mais aussi de sa *solidité* : de nombreux travailleurs vivent avec le risque de perdre leur emploi et de ne plus pouvoir assumer leurs dépenses contraintes. Cette situation nourrit un sentiment d'insécurité économique, où chaque dépense imprévue peut faire basculer un ménage dans la précarité.

