Contre les associations, les villes RN passent des menaces aux actes
Les villes gérées par l’extrême droite réduisent drastiquement les moyens alloués aux centres sociaux, aux associations de défense des droits des femmes et des personnes LGBT, aux lieux culturels… Une mise au pas qui s’accélère..
L'Économie Sociale et Solidaire (ESS) regroupe des structures comme les associations, les coopératives, les mutuelles et les entreprises sociales. En 2024, l'État français a dépensé 16 milliards d'euros pour soutenir ce secteur, dont près de la moitié sous forme de subventions aux associations. Les collectivités locales y ont ajouté 5,8 milliards d'euros supplémentaires pour des actions dans les domaines des arts, de la santé, de l'action sociale ou de l'enseignement. Pourtant, le Rassemblement National (RN) critique régulièrement ce secteur, le qualifiant de fausse économie reposant sur des subventions publiques et une vision idéologique. L'ESS représente pourtant 10 % du PIB français et emploie 2,5 millions de personnes. Le RN s'en prend particulièrement aux associations, qu'il accuse de promouvoir des valeurs opposées aux siennes, comme l'accueil des migrants ou la défense des droits des minorités.
Depuis plusieurs années, les villes dirigées par le RN réduisent ou suppriment les subventions accordées aux associations locales. À Hayange (Moselle), le maire RN Fabien Engelmann a annoncé en juin 2026 une baisse de 50 % des financements du centre social, une décision justifiée par des arguments économiques mais motivée, selon le directeur du centre, par des raisons politiques. Le centre social accompagne notamment des familles précaires et des migrants, des publics que la mairie ne souhaite plus soutenir. À La Flèche (Sarthe), le maire RN Romain Lemoigne a décidé de mettre fin à une convention avec une association culturelle, privant celle-ci de subventions et de locaux. Ces mesures s'inscrivent dans une stratégie plus large de censure, avec l'annulation de spectacles jugés trop engagés, comme une pièce sur le parcours d'un migrant ou une autre dénonçant le fonctionnement d'une multinationale.
Dans les villes dirigées par le RN, les associations subissent un climat de plus en plus pesant. Certaines, comme Femmes solidaires à Perpignan, refusent désormais de demander des subventions par crainte d'être instrumentalisées par la mairie. D'autres, comme des centres d'hébergement d'urgence ou des associations luttant contre les discriminations, voient leurs financements disparaître progressivement. La police municipale est parfois utilisée pour surveiller ou disperser les activités de ces structures. À Beaucaire (Gard), une ville dirigée par le RN depuis dix ans, le chercheur Hacène Belmessous observe une volonté d'invisibiliser les étrangers et de servir une population blanche et chrétienne. Les commerces gérés par des immigrés sont également ciblés. Ces politiques s'accompagnent d'une autocensure croissante parmi les militants et les associations.
Les associations écologistes et culturelles sont particulièrement visées par les mairies RN. À Carpentras (Vaucluse), la ville n'a pas renouvelé le bail de France nature environnement, une organisation de défense de l'environnement. À Val de Briey (Meurthe-et-Moselle), une épicerie solidaire a été fermée. Les événements culturels ou militants sont aussi annulés, comme un ciné-débat queer organisé par une association à Harnes (Pas-de-Calais). Les maires RN justifient ces mesures en invoquant la nécessité de neutralité politique des associations, une exigence que le chercheur Julien Talpin conteste, rappelant que les associations sont des structures privées et n'ont pas de devoir de neutralité. Le maire de La Flèche, Romain Lemoigne, a d'ailleurs exposé sa vision de la culture dans un article de Valeurs actuelles, affirmant que la responsabilité de la ville était de faire vivre l'héritage français.
Les actions des mairies RN contre les associations suscitent peu de réactions de la part de l'État. Pourtant, certaines villes ont été condamnées par la justice. À Beaucaire, la ville a été condamnée en 2026 à payer une amende de 103 000 € pour avoir maintenu une crèche dans l'enceinte de la mairie, une décision jugée discriminatoire. Selon Lionel Brun-Valicon, trésorier de la Ligue des droits de l'homme (LDH), les institutions françaises sont devenues trop fragiles pour faire respecter l'État de droit. Le RN utilise les villes comme des laboratoires institutionnels pour tester jusqu'où il peut aller dans ses politiques. Certains acteurs de l'ESS s'inquiètent également d'une proximité idéologique croissante entre le RN et certains préfets, ce qui limite les recours possibles contre les décisions des mairies.
La France n'est pas le seul pays où l'extrême droite s'en prend aux associations. En Hongrie, sous le gouvernement de Viktor Orbán, et en Pologne, sous celui du parti PiS, les associations sociales et culturelles ont été mises sous pression pour servir un récit nationaliste. En Allemagne, l'AfD, parti d'extrême droite, a remporté les élections dans deux Länder en septembre 2026 et cible désormais les associations luttant contre l'extrême droite. Selon la chercheuse Bénédicte Laumond, ces structures jouent un rôle clé en Allemagne pour contrer la montée de l'extrême droite. En France, des élus de droite, comme ceux des Républicains (LR), ont également durci leur politique à l'égard des associations, notamment à Briançon où des structures d'aide aux migrants sont menacées.
Face aux attaques du RN, les acteurs de l'ESS tentent de se mobiliser. ESS France, une organisation représentant le secteur, a adopté en mai 2026 une résolution contre la préférence nationale portée par le RN. Certains mouvements, comme Emmaüs, organisent des journées portes ouvertes pour montrer leur travail et sensibiliser le public. Un *Journal dans un an*, imaginé par le mouvement, décrit une France un an après une éventuelle victoire du RN, afin de mettre en lumière les conséquences concrètes de ses politiques. Les acteurs de l'ESS refusent tout dialogue avec le RN, comme l'affirme David Cluzeau, président de l'Union des employeurs de l'économie sociale et solidaire (Udes), pour qui ce parti *oppose les Français entre eux*. Benoît Hamon, ancien ministre et président d'ESS France, met en garde : en cas de victoire du RN, les acteurs de la solidarité disparaîtront, car ils refuseraient de trier les personnes qu'ils accueillent.

