Comment lutter contre la désinformation ? David Colon, enseignant à Sciences Po
Frédéric Martel reçoit David Colon à l'occasion de la publication de son livre "Infomédie" publié aux éditions Tallandier..
La désinformation désigne la diffusion volontaire d’informations fausses ou trompeuses, souvent dans le but d’influencer l’opinion publique, de semer la confusion ou de servir des intérêts politiques, économiques ou idéologiques. Ce phénomène s’est amplifié avec l’avènement des réseaux sociaux et des plateformes numériques, qui permettent une diffusion massive et rapide de contenus, parfois sans vérification préalable. Selon David Colon, enseignant et chercheur à Sciences Po, ce défi est particulièrement prégnant en 2026, où les fake news (fausses informations) et les deepfakes (vidéos truquées hyperréalistes) se multiplient. Par exemple, une étude citée par l’auteur estime que près de 30 % des contenus partagés en ligne sur des sujets politiques ou sanitaires sont partiellement ou totalement faux. Cette situation pose un risque démocratique, car elle peut altérer le débat public et favoriser la polarisation des opinions.
Le terme infodémie, popularisé par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), désigne une épidémie d’informations, à la fois vraies et fausses, qui circulent à grande échelle et rendent difficile la distinction entre ce qui est fiable et ce qui ne l’est pas. David Colon, auteur du livre Infodémie publié en 2026, explique que cette surcharge d’informations aggrave la désinformation, car elle submerge les individus et réduit leur capacité à évaluer correctement les sources. Par exemple, pendant la crise du Covid-19, l’OMS a recensé plus de 6 000 fake news par mois liées à la pandémie, ce qui a contribué à des comportements dangereux comme le rejet des vaccins ou l’achat massif de produits inefficaces. L’infodémie n’est pas seulement un problème de quantité, mais aussi de qualité : elle exploite les biais cognitifs humains, comme la tendance à croire ce qui confirme nos opinions préexistantes (biais de confirmation).
Les plateformes numériques comme Facebook, Twitter (devenu X) ou TikTok jouent un rôle central dans la propagation de la désinformation, car leurs algorithmes favorisent les contenus engageants, même s’ils sont faux ou sensationnalistes. David Colon souligne que ces algorithmes, conçus pour maximiser l’attention des utilisateurs, amplifient les fake news car elles génèrent plus de clics et de partages que les informations vérifiées. Par exemple, une étude de l’ONG Avaaz a montré qu’en 2020, les fake news sur le Covid-19 ont été partagées 6 fois plus que les articles scientifiques fiables. Les réseaux sociaux profitent financièrement de cette viralité, car les contenus choquants ou émotionnels génèrent plus de revenus publicitaires. Cependant, des plateformes comme Twitter ont commencé à labelliser certains contenus comme « douteux » ou à limiter leur diffusion, une mesure encore insuffisante selon l’expert.
Pour lutter contre la désinformation, David Colon insiste sur l’importance de l’éducation aux médias et de l’esprit critique. Il recommande de vérifier systématiquement les sources d’une information en croisant plusieurs médias reconnus pour leur fiabilité, comme Le Monde, Libération ou Les Décodeurs du Monde. Une méthode simple consiste à utiliser des outils comme Google Fact Check Explorer ou Snopes, qui recensent les fake news vérifiées. L’auteur rappelle aussi que les biais cognitifs, comme l’effet Dunning-Kruger (surévaluation de ses propres connaissances), poussent les individus à croire qu’ils ne peuvent pas être trompés. Il conseille donc de cultiver une posture de doute constructif : se demander « qui a intérêt à diffuser cette information ? » ou « cette source est-elle transparente sur ses méthodes ? ». Enfin, il encourage à diversifier ses sources d’information pour éviter les bulles de filtres, où les algorithmes ne proposent que des contenus alignés avec nos opinions.
David Colon aborde la question de la régulation des plateformes numériques, un sujet complexe car il touche à la liberté d’expression et à la souveraineté des États. Il cite l’exemple du Digital Services Act (DSA), une loi européenne entrée en vigueur en 2024, qui impose aux grandes plateformes de supprimer les contenus illégaux sous 24 heures et de rendre compte de leurs algorithmes. Cependant, l’application de cette loi reste inégale, et les sanctions financières (jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial) peinent à dissuader les géants du numérique. L’expert propose aussi des solutions comme la création d’un label de fiabilité pour les médias en ligne, inspiré du système de certification des organes de presse traditionnels. Il souligne que la régulation doit être internationale, car la désinformation ne connaît pas de frontières, mais les États peinent à s’accorder sur des normes communes.
Les institutions publiques et les médias ont un rôle clé à jouer pour contrer la désinformation. David Colon mentionne que des organismes comme l’INA (*Institut National de l’Audiovisuel*) ou l’AFP (*Agence France-Presse*) développent des outils pour vérifier les images et les vidéos, comme l’analyse des métadonnées ou l’utilisation de l’intelligence artificielle. Par exemple, l’AFP a formé plus de 500 journalistes à la vérification des *deepfakes* depuis 2023. Les médias traditionnels, quant à eux, doivent gagner en transparence en expliquant leurs méthodes de travail et en corrigeant rapidement leurs erreurs. L’auteur cite aussi l’exemple des *débunkages* (démontages de fausses informations) en temps réel, comme ceux réalisés par *Les Décodeurs* ou *FactCheck.org*, qui permettent de limiter la viralité des *fake news*. Enfin, il appelle à une collaboration entre médias, chercheurs et plateformes pour créer des espaces de dialogue et de formation accessibles au grand public.

