Ce que l’affaire Thélyson Orélien dit de nos représentations de la littérature
L’ESSENTIEL L’écrivain Thélyson Orélien, auteur de C’était ça ou mourir , est accusé d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle, ce qui suscite une vive polémique. Ce débat révèle les contradictions du monde littéraire, à la fois avide de nouveaux talents et prompt à les vouer aux gémonies.
L’écrivain Thélyson Orélien, auteur du roman C’était ça ou mourir, est au cœur d’une polémique majeure après des accusations d’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) pour rédiger son livre. Ce débat met en lumière les contradictions du monde littéraire, qui célèbre les nouveaux talents tout en les critiquant sévèrement. En quelques semaines, Orélien est passé d’inconnu à une figure littéraire prometteuse, saluée par les médias et les sondages pour les grands prix littéraires de l’automne 2023. Son parcours, marqué par l’exil et une prose francophone innovante, a suscité un engouement international. Pourtant, cette fulgurance médiatique a rapidement basculé vers une controverse, révélant les tensions entre innovation et tradition dans le milieu littéraire.
La polémique autour de Thélyson Orélien illustre les contradictions du monde littéraire, qui oscille entre ouverture aux nouveaux talents et rejet des pratiques jugées illégitimes. D’un côté, les maisons d’édition cherchent à renouveler leurs catalogues avec des auteurs comme Orélien, un primo-romancier racisé dont l’histoire personnelle et stylistique a séduit le microcosme littéraire. De l’autre, des accusations de tricherie, notamment liées à l’IA, révèlent une méfiance envers les méthodes non conventionnelles. Ce débat rappelle l’affaire Nora, où le limogeage d’Olivier Nora, directeur de la maison d’édition Grasset depuis 26 ans, avait provoqué le départ de 200 auteurs en 2023. Ces tensions soulignent les enjeux de pouvoir et d’idéologie dans les industries culturelles, où les stratégies éditoriales et médiatiques jouent un rôle central.
La polémique autour de Thélyson Orélien a donné lieu à des débats houleux, mêlant accusations racistes et critiques contre les milieux littéraires parisiens. Certains commentateurs remettent en cause la légitimité d’un auteur racisé à réussir sans recourir à des méthodes traditionnelles, tandis que d’autres dénoncent un entre-soi parisien avide de figures médiatiques. Ces tensions s’inscrivent dans un contexte plus large, où les industries culturelles sont perçues comme des espaces de pouvoir idéologique et politique. Les travaux du philosophe Theodor Adorno, qui analysait la Kulturindustrie (industrie culturelle), sont souvent cités pour illustrer ces contradictions, où les dynamiques de marché et les valeurs artistiques s’affrontent.
Le débat sur l’auctorialité de Thélyson Orélien renvoie à une théorie littéraire majeure : la mort de l’auteur, formulée par Roland Barthes en 1967. Selon cette idée, l’auteur n’est plus le seul garant du sens de son œuvre, mais c’est le lecteur qui, en interprétant le texte, lui donne une signification. Barthes distingue deux types de plaisir de lecture : le plaisir, lié à la reconnaissance des codes littéraires, et la jouissance, qui ouvre des perspectives nouvelles. Dans cette perspective, l’œuvre de Thélyson Orélien, qu’elle soit écrite par lui ou avec l’aide d’une IA, a déjà trouvé son public, car c’est l’expérience de lecture qui prime. Cette théorie remet en cause l’idée d’une création pure et solitaire, soulignant l’importance du contexte socioculturel.
L’utilisation présumée de l’IA par Thélyson Orélien soulève des questions sur la place des technologies génératives dans la création littéraire. Dans le débat public, l’IA est souvent perçue comme une menace pour l’authenticité de l’écriture, voire comme un outil de fraude. Pourtant, cette vision ignore que la littérature a toujours intégré des trucs rhétoriques ou poétiques pour atteindre son objectif relationnel. L’IA, comme tout outil, peut être utilisée de manière créative ou détournée. Par ailleurs, la paternité d’une œuvre générée par IA est souvent attribuée par une autre IA, dont les mécanismes de calcul restent opaques. Cette situation interroge la notion de propriété intellectuelle et de légitimité dans un monde où les outils technologiques redéfinissent les frontières de la création.
Si Thélyson Orélien a effectivement utilisé une IA pour écrire son roman, cela pourrait révéler que le langage généré par des outils comme ChatGPT est déjà perçu comme désirable par le public. Cette idée s’inscrit dans la réflexion philosophique sur la *honte prométhéenne*, un concept développé par Günther Anders dans les années 1950. Selon cette théorie, l’être humain éprouve une forme de honte face à ses propres créations, notamment technologiques, qui le dépassent. Dans le cas de la littérature, cela pourrait signifier que le langage de l’IA, bien que critiqué, répond à une attente ou à un désir du public, posant la question de l’évolution des pratiques culturelles à l’ère numérique.

