Le théâtre et l’état de guerre – sur Trilogie de la guerre d’Elina Kulikova et Dima Efremov
Comment raconter la guerre au théâtre ? Qu’en montrer et qu’en dissimuler ? Peut-on chanter sur scène des œuvres que l’État russe a récupérées et détournées ? Ce sont quelques-unes des questions que posent les trois spectacles dont est composée Trilogie de la guerre. Ce n’est pas la première fois qu’Elina Kulikova et Dima Efremov sont programmés en France mais cette pièce dont on a pu l’intégrale au Théâtre Paris-Villette dans le cadre du Festival d’automne est une authentique découverte.
Elina Kulikova, performeuse et metteuse en scène, et Dima Efremov, pianiste et artiste sonore, sont deux artistes russes âgés de moins de trente ans. Tous deux ont quitté la Russie en 2022 après l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe. Dima Efremov est gay, et Elina Kulikova a été désignée comme une traîtresse à la nation par une chaîne de télévision russe. Depuis leur exil, ils ont conçu et mis en scène Trilogie de la guerre, une œuvre en trois parties présentée au Théâtre Paris-Villette dans le cadre du Festival d’automne 2026. Leur approche s’inspire des Trois films que Roberto Rossellini a réalisés entre 1945 et 1948 dans l’Italie de l’après-Seconde Guerre mondiale, mais sans adopter un style néo-réaliste. Leur travail explore plutôt les symptômes de l’état de guerre, c’est-à-dire les traces et les manifestations indirectes de la guerre, plutôt que la guerre elle-même.
La Trilogie de la guerre ne montre pas directement les combats ou les destructions liées à la guerre, mais elle en évoque les effets à travers ses signes : les rêves, les souvenirs, les récits personnels des artistes, ainsi que les témoignages et informations collectés en ligne ou lors de conversations. Chaque spectacle de la trilogie commence par le récit d’un rêve, offrant une entrée subjective et intime dans leur expérience de l’exil. Les artistes s’appuient sur des éléments culturels russes, comme des romances (chansons mélancoliques du XIXe siècle) ou des œuvres de compositeurs soviétiques comme Tariverdiev, qui a écrit des romances après la Seconde Guerre mondiale. Ces choix artistiques soulignent la tension entre la grande tradition culturelle russe et la réalité contemporaine de la guerre et de l’exil.
Le premier spectacle de la trilogie prend la forme d’un récital : Dima Efremov, vêtu d’un costume à queue-de-pie, joue du piano tandis qu’Elina Kulikova, en robe longue à bustier, chante des romances de compositeurs comme Tchaïkovski, Dargomyjski et Tariverdiev. Ces chansons, à mi-chemin entre musique savante et chanson populaire, sont interprétées avec une certaine imperfection vocale. La romance est un genre musical russe du XIXe siècle, souvent associé aux salons aristocratiques, mêlant émotion et nostalgie. Tariverdiev, compositeur soviétique, a modernisé ce genre après 1945, lui donnant une dimension à la fois désuète et fastueuse. Ce choix artistique reflète une volonté de questionner la récupération de la culture russe par l’État, notamment à travers des œuvres détournées ou instrumentalisées.
La Trilogie de la guerre interroge la possibilité de représenter la guerre au théâtre, en particulier lorsque cette guerre est celle de son propre pays. Les artistes se demandent comment chanter ou jouer des œuvres que l’État russe a pu récupérer ou détourner à des fins propagandistes. Leur travail met en lumière les contradictions entre la culture russe traditionnelle et les réalités politiques contemporaines. Par exemple, les romances de Tariverdiev, composées après la Seconde Guerre mondiale, sont aujourd’hui associées à une époque révolue, mais leur utilisation dans le spectacle soulève des questions sur leur réappropriation et leur sens actuel. La guerre elle-même n’est évoquée directement qu’une seule fois, lors de la lecture d’un entretien avec un soldat russe blessé et démobilisé, dans le deuxième spectacle de la trilogie.
Bien qu’Elina Kulikova et Dima Efremov aient déjà été programmés en France avant 2026, leur *Trilogie de la guerre* reste une découverte pour le public francophone. Leur approche, à la fois intime et politique, se distingue par son refus de montrer la guerre directement. Au lieu de cela, ils explorent ses *symptômes* à travers des récits personnels, des rêves et des éléments culturels. Cette méthode permet de rendre compte de l’expérience de l’exil et de la guerre sans tomber dans le réalisme brut ou la propagande. Leur travail est d’autant plus marquant qu’il est créé depuis l’étranger, à distance des événements, ce qui ajoute une couche supplémentaire de complexité à leur réflexion sur la guerre et ses conséquences.

