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Quand les riches Anglais profitaient de la Révolution française pour s’emparer de livres rares

The Conversation France · mis à jour il y a 16 j

Portrait de George Spencer, deuxième comte Spencer et premier lord de l’Amirauté, par John Singleton Copley (1800). National Portrait Gallery/Canva L’ESSENTIEL Pendant la Révolution française et les guerres napoléoniennes, de riches collectionneurs anglais ont profité du démantèlement des monastères européens pour s’emparer de livres rares.

Pillage sous la Révolution

Entre 1789 et 1815, la Révolution française et les guerres napoléoniennes ont entraîné le démantèlement des monastères et couvents en Europe. Les biens ecclésiastiques, y compris les livres, ont été confisqués par l'État français. Les religieux étaient expulsés de force, et leurs bibliothèques, parfois millénaires, étaient inventoriées puis dispersées. Par exemple, le couvent des frères augustins de Colmar (Alsace), fermé en 1791, possédait une bibliothèque de 1 900 volumes avant sa dissolution. Ces événements ont créé un contexte propice aux spéculations et aux acquisitions douteuses de livres rares par des collectionneurs étrangers.

Les collectionneurs anglais

Des libraires et collectionneurs anglais, souvent extrêmement riches, ont profité de ce chaos pour acquérir des livres rares à bas prix. Ils employaient des agents en France, en Allemagne et en Italie pour acheter, contraindre à vendre ou voler des ouvrages dans les bibliothèques menacées. Ces pratiques ont donné naissance à la bibliomanie, une obsession pour l'acquisition de livres anciens à des prix exorbitants. Par exemple, le libraire londonien Thomas Payne a vendu une Bible de Gutenberg au comte Spencer pour 370 livres sterling (plus d'un million d'euros aujourd'hui), après avoir fait effacer les traces de son origine monastique.

Le comte Spencer, un cas emblématique

George John Spencer, deuxième comte Spencer, était le plus grand collectionneur de cette époque. Entre 1790 et 1830, il a constitué une bibliothèque de plus de 20 000 volumes, dont une collection exceptionnelle d'incunables (livres imprimés avant 1500). Ses méthodes incluaient l'achat de livres sous la contrainte, le chantage envers des bibliothécaires ou le vol pur et simple. Par exemple, la Bible de Gutenberg qu'il a acquise provenait du couvent de Colmar, dont la bibliothèque avait été inventoriée en 1790 avant sa fermeture. Aujourd'hui, ses livres sont conservés dans des bibliothèques publiques comme la bibliothèque John Rylands à Manchester.

Un héritage controversé

Les livres acquis par Spencer et d'autres collectionneurs anglais forment aujourd'hui le socle de nombreuses bibliothèques de recherche dans les pays anglophones, comme Londres, New York ou la Californie. Ces collections, souvent présentées comme des trésors culturels, reposent sur des acquisitions moralement douteuses, voire illégales. Les institutions d'origine, comme les monastères alsaciens ou toscans, ont souvent disparu, mais les dommages causés au patrimoine culturel européen restent. Les chercheurs et conservateurs reconnaissent désormais l'importance de reconnaître ces injustices historiques, sans pour autant proposer de solutions claires pour y remédier.

Technologie et révélations

Des techniques modernes, comme l'imagerie multispectrale, ont permis de redécouvrir les traces effacées des livres pillés. Par exemple, des annotations et tampons cachés sous les reliures ont révélé que la Bible de Gutenberg du comte Spencer appartenait initialement aux frères augustins de Colmar. Ces méthodes aident les historiens à retracer la provenance des ouvrages et à documenter les circonstances de leur acquisition. Cependant, malgré ces avancées, la majorité des livres concernés restent dans les collections anglophones, sans que leur statut ne soit remis en question.

Ce que ça pourrait changer

La question de la restitution des biens culturels pillés, comme les livres ou les antiquités, est aujourd'hui au cœur de débats éthiques et juridiques. Bien que les institutions d'origine aient souvent disparu, les pays européens demandent de plus en plus la reconnaissance des injustices historiques. Cependant, les solutions restent complexes : faut-il rapatrier ces livres, les partager, ou simplement reconnaître leur histoire ? Les bibliothèques anglophones, qui détiennent une grande partie de ces collections, sont désormais confrontées à la nécessité de repenser leur rapport à ces ouvrages et à leur passé.

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