Pourquoi les tensions autour du Nil entre l’Égypte et l’Éthiopie ont-elles atteint une phase “dangereuse” ?
L’Éthiopie a annoncé en mars vouloir construire trois nouveaux barrages sur le Nil Bleu. Si ce projet n’est pas nouveau, cette déclaration a ravivé des tensions avec l’Égypte, pour qui toute hypothèse d’une baisse du niveau du Nil est considérée comme une menace nationale..
Le Nil est le plus long fleuve d'Afrique, s'étendant sur 6 700 kilomètres et traversant 11 pays, dont l'Égypte, l'Éthiopie et le Soudan. Pour l'Égypte, ce fleuve représente une ressource vitale : 80 % de son approvisionnement en eau douce en dépendent. Historiquement, l'Égypte a toujours considéré le Nil comme une source de sécurité nationale, notamment en raison de son climat aride où 95 % de la population vit dans une bande de terre étroite le long du fleuve. Le débit du Nil est donc une question de survie pour ce pays de 110 millions d'habitants. L'Éthiopie, quant à elle, dépend aussi du Nil, mais principalement pour sa production hydroélectrique. Le Nil Bleu, qui prend sa source en Éthiopie, fournit environ 85 % du débit du Nil en aval. Depuis des décennies, ces deux pays sont en désaccord sur la répartition des eaux du fleuve.
En 2011, l'Éthiopie a lancé la construction du Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne (Gerd), un projet colossal visant à produire de l'électricité hydroélectrique. Ce barrage, une fois achevé, retient 74 milliards de mètres cubes d'eau, ce qui en fait le plus grand barrage d'Afrique. L'Éthiopie a rempli son réservoir en seulement trois ans, bien plus rapidement que prévu dans un accord trilatéral signé en 2015 avec l'Égypte et le Soudan. Cet accord prévoyait un remplissage progressif sur sept ans pour limiter l'impact sur le débit du Nil en aval. Pour l'Égypte, ce remplissage accéléré a aggravé ses craintes d'une réduction de son approvisionnement en eau, déjà menacé par les changements climatiques et la croissance démographique. Le Gerd est devenu un symbole des tensions entre les deux pays.
En mars 2026, l'Éthiopie a annoncé la construction de trois nouveaux barrages sur le Nil Bleu : Karadobi (1 600 MW), Mandaya (2 000 MW) et Beko Abo (2 100 MW). Ces projets s'inscrivent dans un plan national visant à augmenter de 25 % la production électrique du pays d'ici 2030, avec pour objectif de faire de l'Éthiopie la banque d'énergie de l'Afrique. Pour un pays enclavé comme l'Éthiopie, privé d'accès à la mer, ces barrages représentent une opportunité majeure de développement économique et d'indépendance énergétique. Cependant, ces projets ont immédiatement ravivé les tensions avec l'Égypte, qui y voit une menace pour sa sécurité hydrique. Les négociations pour un accord de partage des eaux du Nil, bloquées depuis avril 2021, n'ont pas permis de résoudre ces désaccords.
Les tensions entre l'Égypte et l'Éthiopie ont atteint leur phase la plus dangereuse en août 2026, selon plusieurs observateurs. L'Égypte a qualifié les projets éthiopiens de violation grave du droit international et a menacé d'utiliser tous les moyens nécessaires pour protéger sa sécurité hydrique, sans préciser sa stratégie. L'Éthiopie a répondu en avertissant que toute tentative de perturbation de ses projets se heurterait à une réponse militaire, accusant l'Égypte de encercler le pays via des alliances régionales. Le Soudan, situé entre les deux pays, joue un rôle clé dans ce conflit, car il est traversé par les deux branches principales du Nil : le Nil Bleu (issu d'Éthiopie) et le Nil Blanc (issu du lac Victoria). Une guerre du Nil n'est donc pas exclue, bien que les deux pays aient jusqu'à présent évité un conflit direct.
Le Nil est une ressource partagée par huit pays africains, dont le Rwanda, le Burundi, la Tanzanie, l'Ouganda et le Soudan du Sud. Tous dépendent du fleuve pour leur sécurité alimentaire et hydrique. L'absence d'accord global sur le partage des eaux du Nil crée une instabilité régionale. En 2015, un accord trilatéral entre l'Égypte, l'Éthiopie et le Soudan avait été signé, reconnaissant le droit de l'Éthiopie à construire des barrages. Cependant, cet accord n'a pas suffi à apaiser les tensions, notamment en raison de l'accélération du remplissage du Gerd et de l'annonce des nouveaux projets éthiopiens. La communauté internationale, bien que préoccupée, n'a pas encore joué un rôle actif pour mediator ce conflit, laissant les deux pays dans une impasse diplomatique.

