L’évolution des préférences sexuelles peut-elle créer de nouvelles espèces ?
Des préférences lors des parades amoureuses peuvent-elles créer de nouvelles espèces ? Badzil/Jatin Sindhu/Emmanuelle Pouivé et Glenn Yannic , Fourni par l'auteur L’ESSENTIEL Les parades amoureuses sont primordiales dans le règne animal. Cependant, au sein d’une même espèce, il peut arriver que les attributs valorisés pour le choix d’un partenaire changent d’une population à une autre.
Chez de nombreuses espèces animales, les mâles développent des parades amoureuses pour séduire les femelles, qui choisissent ensuite leur partenaire en fonction de critères spécifiques. Par exemple, chez les hirondelles rustiques, les femelles d’Europe de l’Ouest privilégient les mâles au plumage ventral coloré, tandis que celles d’Orient recherchent des poitrails plus clairs. Ces préférences, souvent liées à des traits héréditaires comme la taille des plumes ou la complexité des chants, jouent un rôle central dans l’évolution des espèces. Les chercheurs Thomas Broquet et Basile Pajot soulignent que ces choix ne sont pas anodins : ils influencent directement la reproduction et la transmission des gènes. Ainsi, une femelle qui sélectionne un mâle aux attributs désirables transmet indirectement ces préférences à sa descendance, créant un cercle vertueux où les caractères attractifs et les préférences évoluent en parallèle.
Bien que les mâles soient généralement les acteurs des parades nuptiales, certaines espèces dérogent à cette règle. Chez le chevalier grivelé, un oiseau échassier d’Amérique du Nord, les femelles pondent jusqu’à cinq couvées par saison et laissent les mâles s’occuper des œufs. Résultat : ce sont les femelles qui rivalisent pour attirer les mâles, parfois de manière agressive. Chez les hippocampes, les mâles incubent les œufs dans une poche ventrale, ce qui inverse aussi les rôles traditionnels. Ces exceptions sont précieuses pour les biologistes, car elles révèlent que la sélection sexuelle n’est pas figée et peut s’adapter à des contextes écologiques spécifiques. Elles montrent aussi que le choix du partenaire dépend souvent des contraintes environnementales et des stratégies de survie.
Les préférences sexuelles et les attributs des mâles évoluent souvent de concert, un phénomène appelé coévolution. Par exemple, chez les rainettes vertes, les femelles sélectionnent les mâles dont les chants sont plus graves ou plus complexes, car ces traits sont associés à une meilleure qualité génétique. Les fils de ces mâles héritent alors de ces chants attractifs, perpétuant la boucle. Cette coévolution peut conduire à des exubérances spectaculaires, comme la roue du paon ou les nids décorés des oiseaux jardiniers australiens. Cependant, les scientifiques débattent encore de la fonction de ces signaux : servent-ils à indiquer une bonne santé génétique, ou simplement à maximiser l’attractivité des descendants mâles ?
Lorsque les préférences sexuelles divergent entre deux populations d’une même espèce, cela peut mener à un isolement reproducteur, où les individus ne se reproduisent plus entre eux. Prenons l’exemple des hirondelles : une femelle d’Europe de l’Ouest ne choisira pas un mâle d’Orient si ses critères de sélection (comme la couleur du plumage) ne correspondent pas. Cet isolement peut être renforcé par d’autres barrières, comme des incompatibilités génétiques ou des différences écologiques (habitat, saison de reproduction). Les chercheurs Thomas Broquet et Basile Pajot étudient ce phénomène chez des crustacés marins, les Jaera albifrons, où les mâles utilisent des soies spécifiques pour séduire les femelles. Ces différences, combinées à d’autres facteurs, pourraient expliquer la formation de nouvelles espèces.
Pour qu’une nouvelle espèce émerge, plusieurs barrières reproductives doivent souvent se combiner. Outre l’isolement sexuel, d’autres mécanismes entrent en jeu, comme la spécialisation dans des habitats distincts (par exemple, des crustacés vivant sous des galets ou sur des algues brunes) ou des incompatibilités génétiques rendant les hybrides stériles. Les scientifiques de la station biologique de Roscoff, en France, mènent des expériences sur des crustacés pour comprendre comment ces barrières interagissent. Leur objectif est de déterminer si les préférences sexuelles à elles seules peuvent suffire à créer une nouvelle espèce, ou si d’autres facteurs, comme les mutations génétiques, jouent un rôle préalable. Ces travaux pourraient éclairer l’un des grands mystères de l’évolution : l’origine des espèces.
L’évolution des préférences sexuelles est l’un des moteurs de la diversité animale. En favorisant des traits spécifiques, elle a contribué à la création des millions d’espèces observées aujourd’hui. Par exemple, les oiseaux jardiniers australiens construisent des nids complexes pour séduire les femelles, tandis que les élans développent des bois de plus en plus lourds chaque année. Ces adaptations, bien que parfois coûteuses en énergie ou en risques (comme attirer des prédateurs), sont maintenues car elles maximisent le succès reproducteur. Les chercheurs soulignent que cette dynamique illustre comment la compétition pour la reproduction façonne la biodiversité, parfois au détriment de la survie individuelle.

