Cancer pédiatrique, le cri d'alarme d'une toxicologue : grand entretien avec Laurence Huc
Depuis 2015, à Sainte-Pazanne, en Loire-Atlantique, des familles alertent sur des cancers pédiatriques. À leurs côtés, la toxicologue Laurence Huc cherche à comprendre le rôle que peuvent jouer les pesticides et autres polluants environnementaux.
Depuis 2015, la commune de Sainte-Pazanne, en Loire-Atlantique, est au cœur d’un phénomène préoccupant : un nombre anormalement élevé de cancers pédiatriques. Plusieurs familles locales ont signalé des cas de maladies chez des enfants, déclenchant des alertes sanitaires. Les enquêtes menées n’ont pas permis d’identifier une cause unique, mais plusieurs sources de pollution coexistent dans la région : utilisation de pesticides, présence d’un ancien site industriel contaminé, sols et nappes phréatiques pollués, ainsi que des lignes à haute tension. Ces éléments combinés pourraient jouer un rôle dans la survenue de ces cancers, notamment en raison de la vulnérabilité accrue des enfants à certaines périodes critiques de leur développement, parfois dès la grossesse. La toxicologue Laurence Huc étudie ce phénomène en collaboration avec les familles pour retracer les expositions environnementales subies par les enfants, un travail qui dépasse souvent les méthodes d’enquête classiques.
La toxicologue Laurence Huc, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), s’intéresse particulièrement au rôle des pesticides dans les cancers pédiatriques. Ses travaux, menés depuis près de dix ans, ont révélé des risques sanitaires liés à ces substances, notamment les fongicides SDHI, utilisés pour lutter contre les champignons. En 2018, elle a lancé une alerte sur ces produits, suscitant des réactions vives, y compris des accusations de militantisme. Pour elle, alerter sur les résultats de ses recherches relève de son devoir de scientifique. Les pesticides sont des substances chimiques conçues pour tuer des organismes nuisibles, mais leur impact sur la santé humaine, en particulier celle des enfants, reste mal évalué. Les méthodes d’évaluation des risques actuelles pourraient sous-estimer leurs dangers, selon ses travaux.
Les enfants sont particulièrement vulnérables aux polluants environnementaux en raison de leur développement en cours. Leurs organes, leur système immunitaire et leur métabolisme sont encore immatures, ce qui les rend plus sensibles aux substances toxiques. De plus, certaines expositions peuvent avoir des effets à long terme, notamment si elles surviennent pendant des périodes critiques comme la grossesse ou les premières années de vie. Laurence Huc souligne que les expositions aux polluants ne sont jamais isolées : un enfant peut être en contact avec plusieurs substances simultanément, comme des pesticides, des métaux lourds ou des particules fines. Cette combinaison de facteurs rend difficile l’identification d’une cause unique, mais elle pourrait expliquer l’augmentation des cas de cancers pédiatriques dans certaines zones.
Face à la complexité des enquêtes sanitaires, Laurence Huc mise sur le travail de terrain pour mieux comprendre les expositions des enfants. Elle collabore directement avec les familles, les agriculteurs et les élus locaux pour recueillir des données précises sur les polluants présents dans l’environnement. Ce dialogue permet de croiser les informations et de mieux cibler les actions de prévention. Par exemple, dans des zones comme Sainte-Pazanne, elle encourage des mesures locales pour réduire l’exposition aux pesticides, comme des zones tampons entre les cultures traitées et les habitations. Son approche repose sur la transparence et la coopération, plutôt que sur des accusations ou des conflits.
En 2018, Laurence Huc a attiré l’attention médiatique en alertant sur les risques des fongicides SDHI, des pesticides utilisés en agriculture. Ses conclusions, basées sur des études scientifiques, ont été contestées par certains acteurs, qui l’ont accusée de militantisme. Pour elle, cette réaction illustre un problème plus large : la difficulté à intégrer les nouvelles connaissances scientifiques dans l’évaluation des risques des produits déjà autorisés. Les toxicologues comme elle jouent un rôle clé dans la détection des dangers, mais leur travail est souvent confronté à des résistances, notamment de la part des lobbies industriels ou des instances réglementaires. Son expérience montre que l’alerte scientifique peut être perçue comme une menace par ceux qui défendent des intérêts économiques.
Pour réduire les risques de cancers pédiatriques liés aux polluants environnementaux, Laurence Huc et d’autres experts plaident pour une approche préventive. Cela inclut le renforcement des contrôles sur les pesticides, la cartographie des zones contaminées et la sensibilisation des populations exposées. Elle insiste aussi sur la nécessité de mieux évaluer les risques en tenant compte des expositions multiples, plutôt que de se concentrer sur une seule substance. Ses travaux, comme ceux présentés dans l’ouvrage *Pesticides : leurs ravages sur la santé des enfants* (Les Printanières, 2026), visent à informer le public et les décideurs pour agir localement. L’objectif est de protéger les enfants en agissant sur leur environnement, avant même que la maladie ne se déclare.

