Rideau !
En écho aux dialogues entre arts visuels et arts scéniques, le philosophe Mathieu Potte-Bonneville se demande pourquoi le cinéma depuis son origine en veut aux pendrillons, aux tentures, bref met le feu aux rideaux - à une exception près, et qui fut celle d'un peintre..
Le cinéma et le théâtre sont souvent décrits comme des concurrents acharnés, deux arts qui se disputent l’attention du public depuis l’invention du cinéma. En 1933, le critique Leo Bovy a publié un ouvrage intitulé Le cinéma aura-t-il la peau du théâtre ?, posant la question de la survie du théâtre face à l’essor du cinéma. Selon lui, le cinéma a cherché à s’émanciper de son aîné en s’attaquant à des éléments symboliques du théâtre, comme les rideaux, qui représentent à la fois sa limite et son enveloppe. Cette rivalité s’inscrit dans une volonté du cinéma de s’affranchir de la scène fixe pour déployer ses images dans le monde réel, en s’ouvrant à des espaces plus vastes et variés.
Les rideaux (ou pendrillons et tentures) sont des éléments centraux du théâtre, marquant la frontière entre la scène et la salle. Ils servent à masquer les coulisses et à créer une séparation entre les acteurs et le public. Dans le cinéma, ces rideaux sont souvent utilisés comme des symboles à détruire ou à transgresser. Par exemple, dans The Torn Curtain (1966) d’Alfred Hitchcock, des rideaux de scène d’un théâtre de Berlin-Est sont déchirés, illustrant une volonté de briser les conventions théâtrales. D’autres films, comme Autant en emporte le vent (1939) ou Boudu sauvé des eaux (1932), montrent des rideaux arrachés ou escaladés, renforçant l’idée que le cinéma cherche à se libérer des contraintes du théâtre.
Le cinéma semble avoir une rage particulière contre les rideaux, qu’il détruit ou utilise de manière provocatrice. Cette tendance s’observe dans de nombreux films, où les rideaux sont déchirés, brûlés ou transformés en objets du quotidien. Par exemple, dans Le Magicien d’Oz (1939), un petit chien, Toto, saisit un rideau dans sa gueule, le rendant vulnérable. Dans Autant en emporte le vent, Scarlett O’Hara utilise des tentures pour se coudre une robe, les détournant de leur fonction initiale. Ces exemples montrent comment le cinéma utilise les rideaux pour symboliser la destruction des conventions théâtrales et affirmer sa propre liberté artistique.
Contrairement à la plupart des cinéastes, David Lynch, qui est aussi peintre, a une relation particulière avec les rideaux. Il les décrit comme beaux et exprime une fascination pour leur esthétique. Cette passion se retrouve dans plusieurs de ses œuvres. Dans Elephant Man (1980), un rideau de scène projette l’ombre difforme de John Merrick, créant une atmosphère onirique. Dans Blue Velvet (1986), le générique utilise un rideau bleu velouté, tandis que dans Twin Peaks, des tentures rouges apparaissent dans la pièce où l’agent Dale Cooper attend entre deux saisons. Lynch évoque cette fascination en lien avec son expérience d’enfant, impatient de voir le rideau se lever au cinéma.
Pour David Lynch, son amour des rideaux remonte à son enfance et à son expérience de spectateur de cinéma. Il décrit une excitation particulière en attendant que le rideau se lève, un moment qui marque le début du spectacle. Cette émotion a influencé toute sa grammaire cinématographique, où les rideaux deviennent des éléments esthétiques et symboliques forts. Contrairement à d’autres cinéastes qui voient les rideaux comme des obstacles à franchir, Lynch les considère comme des objets de beauté et de mystère, intégrant leur présence dans ses films pour créer une atmosphère unique.

