Jean-Pierre et Luc Dardenne : « On a toujours le désir de filmer comme si c’était la première fois que ce que nous filmons apparaît. »
Ils ont reçu sept prix à Cannes, dont deux Palmes d’or (pour « Rosetta » en 1999 et « L’Enfant » en 2005). Figures incontournables du cinéma européen et auteurs d’une filmographie engagée et sensible, les frères Jean-Pierre et Luc Dardenne peuvent se targuer d’avoir un sacré palmarès.
Les frères Dardenne ont cédé à mk2 Films les droits de production de l'intégralité de leur œuvre, soit 55 films au total. Cette opération inclut les 32 films produits par Archipel 35 depuis 2001, ainsi que les 23 autres réalisations, dont leurs premiers documentaires des années 1970-1980 et leurs premières fictions comme Je pense à vous (1992), La Promesse (1996) et Rosetta (1999). Denis Freyd, fondateur d'Archipel 35, a proposé ce rachat aux Dardenne, qui ont accepté en raison de leur âge (75 et 72 ans) et de la difficulté pour leur société Les Films du Fleuve de garantir une visibilité internationale à leurs films. mk2, une société indépendante spécialisée dans la diffusion cinématographique, a été choisie pour sa politique d'accès large aux œuvres, permettant aux associations, écoles et festivals de projeter facilement leurs films.
Les Dardenne entretiennent un lien constant avec leur public après la sortie de leurs films. Ils participent régulièrement à des débats, projections et discussions, notamment dans des ciné-clubs, des associations ou des écoles. Depuis leurs débuts dans les années 1970, ils ont maintenu cette pratique, allant jusqu'à projeter leurs documentaires avec un lecteur de bobines pour les présenter directement au public. Par exemple, ils ont animé un débat autour de Le Fils (2002) à la Cinémathèque de Bruxelles, en présence du réalisateur Emmanuel Marre. Leur approche repose sur l'idée que chaque spectateur vit une conversation unique avec le film, bien au-delà d'un simple outil de propagande.
Les Dardenne refusent de considérer leurs films comme des outils politiques au sens militant, mais plutôt comme des récits humains capables de toucher universellement. Jean-Pierre Dardenne cite l'exemple d'un documentaire de 1979, Lorsque le bateau de Léon M. descendit la Meuse pour la première fois, projeté en 2025 à la Cinémathèque de Bologne. Malgré son ancrage dans l'histoire sociale de Liège des années 1970, le film a captivé le public italien en racontant une partie de l'Histoire européenne à travers le parcours d'un homme. Pour les Dardenne, l'universalité naît de l'attention portée à l'individu et à son récit, bien plus que du contexte politique ou géographique.
Les Dardenne ont développé une méthode de tournage cohérente depuis La Promesse (1996), leur premier succès en fiction. Ils travaillent avec une équipe réduite, des acteurs souvent non professionnels, et tournent dans des décors naturels de la région de Liège et Seraing. Leur style repose sur des plans-séquences, où la caméra suit les personnages en se rapprochant progressivement pour capter des détails sans coupure. Initialement contrainte par des moyens financiers limités (ils tournaient en 16mm pour des raisons de coût), cette approche est devenue une signature esthétique. Ils ont adapté leurs techniques au fil du temps, passant du 16mm au numérique, tout en conservant l'objectif de minimiser la médiation entre les acteurs et l'équipe. Leur refus de la musique illustre cette quête de naturalisme, bien qu'ils aient exceptionnellement intégré une bande-son dans Le Gamin au vélo (2011).
Après Rosetta (1999), Palme d'or à Cannes, les Dardenne ont cherché à éviter de reproduire un style figé. Leur passage à des acteurs plus connus comme Cécile de France (Le Gamin au vélo, 2011) ou Marion Cotillard (Deux jours, une nuit, 2014) s'inscrit dans cette volonté de renouvellement. Leur processus inclut quatre à cinq semaines de répétitions intensives avec les acteurs, non pas autour d'une table, mais directement sur les lieux de tournage avec une caméra. Pour Marion Cotillard, connue du grand public, ils ont cherché à « désicôniser » son image, c'est-à-dire à filmer son visage comme s'il s'agissait d'un premier rôle. Leur ambition reste de capturer l'humanité des personnages comme si c'était la première fois, une quête qu'ils considèrent comme la vocation du cinéma.
Les Dardenne expriment une confiance mesurée dans l'avenir du cinéma face aux nouvelles technologies comme l'intelligence artificielle (IA). Luc Dardenne rappelle que les craintes sur la mort du cinéma sont récurrentes depuis des décennies, évoquant même Wim Wenders ou la Nouvelle Vague. Pour Jean-Pierre Dardenne, l'IA peut être un outil, mais le cinéma dépend avant tout de la volonté créatrice des cinéastes. Il souligne que le public reste capable de distinguer la création authentique des productions artificielles. Leur optimisme repose sur l'idée que tant qu'il existera des artistes prêts à « faire le grand saut de la création », le cinéma continuera d'exister, porté par des réalisateurs qui comptent, bien au-delà des outils techniques utilisés.
Les Dardenne voient le cinéma comme un art accessible et universel, conçu pour être vu par tous, partout et à tout moment. Leur collaboration avec mk2, une société indépendante, s'inscrit dans cette vision. mk2 propose différents supports de diffusion et un logiciel facilitant l'accès aux films, permettant à des associations, écoles ou festivals de projeter leurs œuvres sans contraintes techniques. Cette approche rejoint leur conception d'un cinéma qui doit circuler librement, bien au-delà des salles de cinéma traditionnelles. Leur engagement pour la transmission de leur œuvre passe par cette volonté de rendre leurs films visibles et discutés, des décennies après leur réalisation.

