Au Brésil, Lula peut-il compter sur son bilan pour se faire réélire ?
Les Brésiliens sont appelés aux urnes dimanche pour des élections générales qui s'annoncent serrées. Lula brigue un quatrième mandat mais peine à mobiliser des classes populaires déçues, en dépit d’une économie redynamisée..
Les élections brésiliennes des 4 et 25 octobre 2026 concernent le renouvellement des gouverneurs, députés, sénateurs et du président de la République. Luiz Inácio Lula da Silva, 80 ans, se présente pour un quatrième mandat. En 2010, après deux mandats, il bénéficiait d’une popularité record avec 83% d’opinions favorables, contre seulement 32% en 2026. Son principal adversaire est Flávio Bolsonaro, fils de l’ex-président Jair Bolsonaro, actuellement condamné à 27 ans de prison pour tentative de coup d’État. Les sondages annoncent un second tour très serré entre les deux candidats.
L’économie brésilienne, proche de la stagnation en 2022, a connu une reprise marquée avec une croissance annuelle de +3,2% en 2023, +2,3% en 2025, dépassant la moyenne des pays du G7 et du G20. Cette croissance est portée par la consommation intérieure, les investissements publics et les exportations de matières premières (agricoles, pétrolières, minières) et agro-industrielles. Le solde commercial a atteint un record de 350 milliards de réaux (60 milliards d’euros) en 2025, tandis que les réserves monétaires internationales du Brésil s’élèvent à près de 370 milliards de dollars, permettant de se prémunir contre les attaques spéculatives sur le real, la monnaie nationale.
Pour relancer l’économie, Lula a mis en place une politique de soutien à la demande, contrairement à la politique de l’offre appliquée par Jair Bolsonaro. Plusieurs mesures ont été prises : annulation jusqu’à 80% des dettes des ménages insolvables, augmentation du salaire minimum bien au-dessus de l’inflation, et renforcement de l’allocation familiale Bolsa Família, dont le budget a été multiplié par trois. Cette allocation est devenue un outil clé pour stabiliser les finances des ménages modestes et lutter contre l’extrême pauvreté. Lula a aussi relevé le seuil d’imposition sur le revenu de 2 000 à 5 000 réaux par mois, exemptant 20 millions de familles de la classe moyenne inférieure, au prix d’une perte de recettes fiscales de 27 milliards de réaux (4,5 milliards d’euros).
Le gouvernement Lula a lancé un vaste programme d’investissement public appelé PAC (Programme d’Accélération de la Croissance), visant à moderniser les infrastructures, développer des industries de pointe, soutenir les petits entrepreneurs et l’agriculture exportatrice, ou encore construire des logements sociaux. Ce programme, doté de 1 700 milliards de réaux (280 milliards d’euros), est principalement financé par la BNDES (Banque Nationale de Développement Économique et Social), une banque publique disposant de fonds propres importants et de la capacité d’émettre des obligations. La BNDES a injecté 700 milliards de réaux (115 milliards d’euros) sous forme de subventions, prêts bonifiés et participations dans des entreprises stratégiques. Par exemple, elle a contraint le géant pétrolier Petrobras à limiter les dividendes pour réinvestir dans le raffinage et la production d’engrais.
Sur le plan social, Lula a marqué son troisième mandat par deux avancées majeures. D’abord, l’éradication officielle de la famine en 2025, grâce à l’extension de la Bolsa Família et au programme Brasil Sem Fome (Brésil sans faim), qui améliore l’accès à l’eau potable et soutient l’agriculture familiale. Ensuite, la réduction du temps de travail de 44 à 40 heures par semaine sans perte de salaire, accompagnée de l’instauration de deux jours de congé obligatoires. Cette réforme, adoptée par les députés, est en passe d’être validée par les sénateurs. Ces mesures visent à améliorer les conditions de vie des travailleurs, mais leur impact reste à évaluer.
Malgré ces progrès, des défis persistent. La Banque centrale brésilienne maintient un taux d’intérêt directeur (Selic) très élevé, à 13,75% en nominal et 9% en réel (après déduction de l’inflation), le plus haut parmi les pays du G20. Ce taux, fixé par Gabriel Galípolo, proche du ministre de l’Économie Fernando Haddad, permet de contenir l’inflation mais étouffe l’investissement privé et la croissance. L’investissement public (FBCF) reste inférieur à la moyenne des pays intermédiaires et peine à retrouver son niveau d’avant la pandémie. De plus, le Selic aggrave l’endettement des ménages : en 2026, 82% des Brésiliens sont endettés, dont 19,2% consacrent plus de la moitié de leurs revenus au remboursement des intérêts, et 29% ont des impayés.
Le maintien du Selic pèse aussi sur la dette publique, passée de 73% à 83% du PIB en quatre ans. La charge de la dette, indexée sur ce taux, représente 8,3% du PIB en 2025, soit près de quatre fois plus qu’en France. Ce montant dépasse les dépenses totales de l’État en éducation. Par ailleurs, malgré les améliorations récentes, les inégalités persistent. Le revenu annuel moyen des 50% des Brésiliens les plus modestes en 2026 reste inférieur à celui de 2010, et celui des classes moyennes inférieures a stagné. Les « dix années perdues » (2012-2022) ont laissé des traces, avec une précarisation du marché du travail et une « ubérisation » croissante (2 millions de travailleurs de plateformes en 2026).
L’éducation supérieure a connu une massification, mais avec des limites. Grâce à des quotas et des aides publiques, 75% des étudiants sont désormais dans le secteur privé, souvent de faible qualité. En 2025, 38% des diplômés occupaient un emploi ne correspondant pas à leur qualification. La mobilité sociale, dynamique dans les années 2000, a ralenti. Lula n’a pas réalisé de réformes structurelles majeures : pas de réforme agraire, pas de frein à la marginalisation de l’enseignement supérieur public, pas de réforme fiscale ou policière. Son parti, le PT (Parti des Travailleurs), est aujourd’hui éloigné des classes populaires, ce qui nourrit la déception d’une partie de son électorat.
Malgré un bilan économique et social globalement positif, la popularité de Lula a fortement diminué, passant de 83% en 2010 à 32% en 2026. Cette baisse s’explique par des frustrations persistantes : précarité du travail, stagnation des revenus pour les plus modestes, endettement croissant des ménages, et manque de réformes profondes. Certains y voient la fin du « lulisme », un mouvement politique porteur d’espoir dans les années 2000. Pour d’autres, Lula reste un symbole de résistance face aux idées néolibérales et conservatrices qui dominent le Brésil actuel. Son quatrième mandat dépendra de sa capacité à convaincre les électeurs de la pertinence de son action passée et future.

