Le “rire” chez Bergson, c’est quoi ?
En 1900, le philosophe français **Henri Bergson** publie *Le Rire. Essai sur la signification du comique*, un ouvrage qui analyse le rire non comme un simple phénomène biologique ou émotionnel, mais comme un concept philosophique central. Bergson s’inscrit en opposition avec les théories de son époque, comme celles du physiologiste **Claude Bernard** (qui voit le rire comme une réaction organique) ou de **Charles Darwin** (qui l’assimile à un héritage émotionnel partagé avec les singes). Pour Bergson, le rire révèle quelque chose de plus profond : il est un indicateur de notre rapport à la vie, à la liberté et à la rigidité sociale. L’essai repose sur l’idée que le rire, propre à l’humain, a une fonction sociale et métaphysique, bien au-delà d’un simple divertissement.
En 1900, le philosophe français Henri Bergson publie Le Rire. Essai sur la signification du comique, un ouvrage qui analyse le rire non comme un simple phénomène biologique ou émotionnel, mais comme un concept philosophique central. Bergson s’inscrit en opposition avec les théories de son époque, comme celles du physiologiste Claude Bernard (qui voit le rire comme une réaction organique) ou de Charles Darwin (qui l’assimile à un héritage émotionnel partagé avec les singes). Pour Bergson, le rire révèle quelque chose de plus profond : il est un indicateur de notre rapport à la vie, à la liberté et à la rigidité sociale. L’essai repose sur l’idée que le rire, propre à l’humain, a une fonction sociale et métaphysique, bien au-delà d’un simple divertissement.
Bergson identifie trois conditions nécessaires pour que le rire émerge. Premièrement, le rire ne peut exister que dans un contexte humain : un paysage ou un animal ne sont pas risibles en soi, sauf si l’animal adopte une attitude ou une expression humaine, comme une chute maladroite. Deuxièmement, le rire exige une forme d’indifférence émotionnelle : Bergson parle d’une « anesthésie momentanée du cœur », où l’intelligence pure prend le relais. Si l’on ressent de l’empathie pour la personne qui tombe, le rire disparaît. Troisièmement, le rire est toujours social : il naît lorsque des individus réunis dans un groupe concentrent leur attention sur une seule personne, en suspendant leur sensibilité pour exercer leur intelligence. Ces conditions montrent que le rire n’est pas un phénomène isolé, mais un phénomène collectif et intellectuel.
Pour Bergson, le rire a une fonction sociale intégratrice : il rappelle à l’individu qui en est la cible qu’il a manqué de souplesse ou de fluidité dans son comportement. Le rire agit comme une « brimade sociale » douce, distincte d’une sanction juridique, qui invite la personne à se réajuster. Par exemple, rire d’une chute involontaire n’est pas une moquerie cruelle, mais un moyen de signaler un écart par rapport à la norme sociale. Bergson souligne que cette fonction n’est pas violente, mais plutôt pédagogique : elle permet de maintenir une cohésion sociale en rappelant les limites de l’automatisme et de la rigidité. Le rire devient ainsi un « geste social » qui corrige sans exclure.
Le cœur de la théorie de Bergson repose sur une définition célèbre : « Le comique est du mécanique plaqué sur du vivant. » Selon lui, le rire surgit lorsque des attitudes, des gestes ou des mouvements humains deviennent rigides, répétitifs ou mécaniques, comme s’ils étaient déconnectés du flux créateur de la vie. Par exemple, une personne qui agit de manière automatique, sans s’adapter à une situation nouvelle, devient risible. Ce défaut de liberté et de créativité est ce que le rire dénonce. Bergson illustre cette idée avec des exemples comme le comique de répétition (un personnage qui répète sans cesse les mêmes phrases ou actions) ou le comique de caractère (comme l’avare ou le pédant), où l’individu incarne un type fixe, loin de la fluidité de la vie réelle.
Bergson considère que la comédie est « le seul art qui vise au général », car elle met en scène des types humains universels plutôt que des individus uniques. Par exemple, on reconnaît immédiatement un « Tartuffe » ou un « Harpagon », des personnages qui incarnent des défauts ou des travers humains de manière stylisée. Cette généralisation permet à la comédie de souligner ce qui s’écarte du cours ordinaire de la vie, surtout lorsque cet écart touche à l’absurde, comme dans le cas de Don Quichotte. Pour Bergson, la comédie a le pouvoir d’accentuer ces écarts et d’en rire, tout en rappelant l’importance de la flexibilité et de la créativité dans nos actions. Elle agit comme un miroir déformant qui révèle nos rigidités.
Malgré son utilité sociale, Bergson conclut que le rire n’est ni entièrement juste ni entièrement bon. Dans son essai, il écrit qu’il ne peut susciter qu’une *« certaine dose d’amertume »*, car il dénonce plus qu’il ne corrige. Le rire, en humiliant ceux qui s’écartent des normes, relève selon Bergson de ce qu’il appellera plus tard, dans *Les Deux Sources de la morale et de la religion* (1939), une *« morale close »* : une morale qui discipline les comportements par la pression sociale, mais qui reste limitée. Bergson préfère, à la fin de sa vie, la *« morale ouverte »*, incarnée par le mystique qui épouse pleinement le courant créateur de la vie. Le rire, bien qu’utile, ne suffit pas à atteindre cette liberté supérieure.

