Débat sur Churchill Falls : dernière chance pour T.-N.-L. ou « politique de la peur »?
Si l’entente-cadre tombe à l’eau, le Québec sera peu enclin à revenir à la case départ, selon un négociateur..
En 1969, Terre-Neuve-et-Labrador (T.-N.-L.) a signé un contrat historique avec Hydro-Québec pour la centrale hydroélectrique de Churchill Falls, située dans la région du Labrador. Ce contrat, d'une durée de 72 ans (jusqu'en 2041), permet à Hydro-Québec d'acheter presque toute la production d'électricité de la centrale, soit 5 428 mégawatts, à un prix fixe dérisoire de 0,2 cent par kilowattheure (kWh). Ce prix, jugé extrêmement bas par les gouvernements successifs de T.-N.-L., a permis à Hydro-Québec de réaliser des profits considérables en revendant cette électricité à un prix bien plus élevé sur le marché. Depuis des décennies, cette situation a alimenté des tensions entre les deux provinces, T.-N.-L. cherchant à renégocier ce contrat pour en tirer davantage de bénéfices économiques.
En août 2026, un nouveau protocole d'entente a été dévoilé entre T.-N.-L. et Hydro-Québec, renégocié par le gouvernement progressiste-conservateur de Tony Wakeham. Ce protocole propose une augmentation progressive du prix de l'électricité produite à Churchill Falls : près de 14 % par an jusqu'en 2041, puis 2,6 % par an jusqu'en 2077. Le prix moyen de l'électricité entre 2027 et 2041 serait de 7,4 cents par kWh. De plus, l'entente inclut une indexation sur l'inflation et prévoit la construction d'un nouveau barrage, Gull Island, pour un coût de 29 milliards de dollars. Ce projet permettrait à T.-N.-L. de produire jusqu'à 2 350 mégawatts supplémentaires, avec des retombées économiques estimées à 49 milliards de dollars pour la province d'ici 2077. Le gouvernement fédéral a également promis une garantie de prêt pour Gull Island et un financement de 10 milliards de dollars pour les projets de construction.
Le nouveau protocole d'entente fait l'objet d'un débat de quatre jours à la Chambre d'assemblée de T.-N.-L. en septembre 2026. Barry Perry, négociateur en chef de la province et ancien PDG de Fortis, un géant énergétique local, met en garde contre le risque de perdre cette opportunité. Selon lui, si l'entente n'est pas conclue maintenant, Hydro-Québec sera peu encline à revenir à la table des négociations, après deux tentatives avortées. Il souligne que le Québec s'est montré un négociateur exigeant mais raisonnable, et que cette entente représente une chance unique pour T.-N.-L. de tirer profit de ses ressources hydroélectriques. Cependant, l'opposition, notamment le député indépendant Keith Russell et le chef libéral John Hogan, critique cette entente. Russell la qualifie de politique de la peur et s'interroge sur la durée de 50 ans sans possibilité de renégociation, tandis que Hogan remet en cause la formule d'indexation du prix de l'électricité, proposant qu'elle reflète davantage les prix du marché.
Le gouvernement de Tony Wakeham est sous forte pression, car la population de T.-N.-L. craint de répéter les erreurs du contrat de 1969. Une centaine de manifestants se sont rassemblés devant le parlement provincial le 14 septembre 2026 pour dénoncer l'absence de référendum sur l'entente-cadre, promise par Wakeham lors des dernières élections mais finalement abandonnée. Les manifestants, comme Brenda Chaytor, s'interrogent sur la durée de 50 ans de l'entente et l'absence de mécanismes de renégociation, craignant de s'engager dans un nouveau contrat désavantageux. Le premier ministre a reconnu la difficulté d'obtenir cette entente, mais a insisté sur la nécessité d'agir maintenant pour éviter de perdre une décennie et demie d'électricité à bas prix pour Hydro-Québec. Les fonctionnaires et des experts doivent témoigner lors du débat pour répondre aux questions des élus.
Si l'entente-cadre est adoptée, T.-N.-L. pourrait devenir le principal bénéficiaire de l'hydroélectricité produite sur son territoire. Le développement du secteur minier du Labrador, très énergivore, ainsi que la construction d'une nouvelle ligne de transport entre Churchill Falls et Wabush, dépendraient de la réalisation de nouveaux projets énergétiques. Barry Perry estime que sans cette entente, ces opportunités économiques ne se concrétiseront pas. Hydro Terre-Neuve-et-Labrador (Hydro T.-N.-L.) rappelle que Hydro-Québec renonce à une décennie et demie d'électricité quasi gratuite en rouvrant le contrat 15 ans avant son expiration. Le débat se poursuit jusqu'au 18 septembre 2026, avec des témoignages d'experts et de fonctionnaires pour éclairer les élus sur les implications de cet accord.

