Révisionnisme historique et contre-discours mémoriel au cœur de l’idéologie de l’AfD
L’ESSENTIEL L’Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne, AfD) ne diffuse pas un discours négationniste en tant que tel (ce qui est passible de cinq ans d’emprisonnement), mais relativise la période nazie dans ses discours et ses programmes. Le parti remet en cause « la culture de la repentance » allemande sur la période nazie, estimant que ce ne fut qu’une page secondaire de l’histoire glorieuse du pays et que les souffrances de la population allemande doivent être mises sur le même plan que celles des victimes du régime hitlérien.
L’Alternative für Deutschland (AfD), parti d’extrême droite allemand, ne nie pas officiellement les crimes du régime nazi, mais il en relativise l’importance dans ses discours et programmes. Contrairement à un discours négationniste pur, qui est interdit par la loi allemande (jusqu’à cinq ans de prison selon le paragraphe 130-3 du Code pénal), l’AfD adopte une stratégie de révisionnisme historique : elle présente les douze années du nazisme comme une période secondaire, voire insignifiante, comparée à d’autres périodes de l’histoire allemande. Par exemple, Alexander Gauland, cofondateur du parti, a déclaré en 2017 que « Hitler et les nazis ne sont qu’une merde d’oiseau dans plus de 1000 ans d’histoire allemande couronnée de succès ». Cette approche vise à minimiser la responsabilité allemande dans les crimes du nazisme et à remettre en cause la culture de la repentance (Erinnerungskultur), qui est un pilier de l’identité allemande depuis les années 1980.
L’AfD s’attaque directement à la culture mémorielle allemande (Erinnerungskultur), un concept qui désigne la manière dont l’Allemagne commémore et enseigne son passé, notamment la période nazie. Cette culture s’est construite après 1945, avec des figures comme le président Richard von Weizsäcker, qui a marqué un tournant en 1985 en qualifiant la fin de la Seconde Guerre mondiale de libération plutôt que de défaite. L’AfD, elle, dénonce cette mémoire comme un « culte de la culpabilité » et exige un « virage à 180 degrés » en matière de politique mémorielle. Björn Höcke, figure majeure du parti, a ainsi critiqué en 2017 le Mémorial de la Shoah à Berlin, le qualifiant de « monument de la honte ». L’objectif est de remplacer cette mémoire par un récit centré sur les victimes allemandes, comme les bombardements alliés ou les exactions de l’Armée rouge, afin de créer une vision équilibrée, voire inversée, des responsabilités historiques.
L’AfD développe un contre-discours mémoriel qui oppose les souffrances des Allemands à celles des victimes du nazisme. Par exemple, le parti a proposé en 2019 en Saxe de faire du 13 février un jour de deuil pour les victimes des bombardements alliés de Dresde en 1945, tout en minimisant la singularité de l’Holocauste. Cette stratégie repose sur une mise en concurrence des mémoires victimaires : les crimes nazis sont présentés comme comparables aux exactions commises par les Alliés ou l’URSS. Alice Weidel, actuelle dirigeante de l’AfD, a résumé cette approche en 2025 en affirmant que l’Allemagne devait « mettre fin au culte de la repentance » pour se tourner vers « une confiance en soi et un sens des responsabilités envers l’avenir ». Ce récit vise à restaurer la fierté nationale en réhabilitant des figures historiques comme Charlemagne, Bismarck ou Charles Quint, présentées comme des modèles de grandeur allemande.
Les succès électoraux de l’AfD, notamment en Saxe-Anhalt (43,8 % en 2026) et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale (38,2 % la même année), lui donnent un pouvoir concret pour influencer les politiques mémorielles et éducatives. Dans ces Länder, l’AfD pourrait modifier les programmes scolaires pour mettre en avant des épisodes glorieux de l’histoire allemande et réduire l’enseignement sur le nazisme. Par exemple, en Saxe-Anhalt, le parti a lancé en 2025 une campagne intitulée « #PenserAllemand » (#DenkDeutsch), proposant de remplacer les visites scolaires aux lieux de mémoire des crimes nazis par des visites de « sites d’une valeur historique ». Cette stratégie s’inscrit dans une logique de révolution culturelle visant à transformer la mémoire collective, avec le risque de voir ces régions devenir des laboratoires de cette révision mémorielle.
La remise en cause de la culture mémorielle allemande par l’AfD pose un défi majeur pour la transmission du passé nazi aux générations futures. Avec la disparition progressive des témoins directs de cette période, les lieux de mémoire et les programmes scolaires deviennent des outils essentiels pour maintenir la vigilance historique. Or, l’AfD propose de réduire leur rôle, voire de les remplacer par des récits glorifiant d’autres périodes de l’histoire allemande. Par exemple, le parti a critiqué en 2025 le fait que les programmes scolaires en Saxe-Anhalt ne mettent pas suffisamment en avant des figures comme Bismarck. Cette approche risque d’affaiblir la mémoire de l’Holocauste et des crimes nazis, tout en renforçant une vision nationaliste de l’histoire, où la grandeur allemande primerait sur la reconnaissance des responsabilités.
Le révisionnisme historique de l’AfD ne se limite pas à la période nazie. Le parti remet également en cause la mémoire du passé colonial allemand, en adoptant une approche similaire : minimiser les crimes de cette époque ou les présenter comme secondaires face à d’autres épisodes de l’histoire. Cette stratégie s’inscrit dans une volonté plus large de réécrire l’histoire allemande pour en faire un récit glorieux et unifié, où les périodes sombres seraient éclipsées par des figures et des événements perçus comme positifs. Cette approche s’aligne sur les idées de la *Nouvelle Droite* allemande, qui prône une réhabilitation de l’identité nationale allemande en rejetant les récits dominants sur le passé.

