Argentine : « L’unité des gauches est nécessaire pour penser et agir sur la réalité dans sa globalité »
Il y a quelques mois a circulé en Argentine une lettre ouverte adressée aux partis du FIT-U, intitulée « La gauche face à un grand défi », désormais renforcée par une deuxième lettre, toutes deux signées par des militant·es de gauche reconnus. Les débats stratégiques en Argentine pouvant intéresser toute la gauche mondiale, nous avons interviewé Eduardo Lucita, l’un des signataires des deux lettres.
En Argentine, la situation politique est marquée par une crise sociale aggravée, un rejet massif de la gestion gouvernementale du président Milei (60 % de désapprobation) et une chute de popularité historique. Le parti péroniste, traditionnellement dominant, traverse une crise interne sans leadership clair ni projet cohérent. Face à cela, la gauche anticapitaliste, représentée notamment par le FIT-U (Front de Gauche et des Travailleurs-Unité), gagne en visibilité. Le contexte est décrit comme une opportunité rare pour la gauche, avec une possibilité inédite depuis plus de 40 ans de mobiliser des secteurs populaires autour d’un projet de gouvernement des travailleurs. Les gauches locales et internationales s’intéressent à cette dynamique, notamment au Brésil.
Myriam Bregman, députée nationale du FIT-U, incarne cette montée de la gauche en Argentine. Elle bénéficie d’une image positive et recueille en moyenne 10 % des intentions de vote, ce qui en fait la seule personnalité politique du pays avec une cote de popularité positive. Son ascension s’explique par plusieurs facteurs : la détérioration des conditions socio-économiques, le glissement à droite du péronisme, son rôle d’opposante intransigeante sans compromis avec aucun gouvernement, et son charisme personnel. Bregman est une militante trotskiste de longue date, formée au sein d’un parti exigeant, ce qui renforce sa crédibilité. Son discours et son parcours contrastent avec l’affaiblissement des figures traditionnelles du péronisme.
Deux lettres ouvertes ont été adressées aux partis du FIT-U (Front de Gauche et des Travailleurs-Unité), un regroupement de plusieurs organisations trotskistes argentines. Ces lettres, signées par des militants reconnus comme Eduardo Lucita, visent à susciter un débat sur la conjoncture politique actuelle et à proposer des actions concrètes. Parmi les idées avancées : la création de comités de lutte et de soutien à MB (Myriam Bregman) et la formation de groupes techniques pour affiner le programme de la gauche. L’objectif est de capitaliser sur cette période exceptionnelle pour unifier les gauches et préparer un gouvernement des travailleurs. Les lettres ont été relayées par plusieurs partis du FIT-U, montrant leur impact.
Les lettres proposent la création de comités de base pour organiser les sympathisants et les militants autour de Myriam Bregman, avec pour slogan « Pour un gouvernement des travailleurs : Myriam Bregman présidente ». Ces comités visent à rassembler non seulement les membres des partis du FIT-U, mais aussi des intellectuels, artistes et militants de mouvements sociaux dispersés. L’idée est de discuter d’un programme minimum répondant à l’urgence sociale tout en préparant une transformation profonde de la société. Le PTS (Parti des Travailleurs Socialistes), l’un des partis du FIT-U, a lancé un appel public pour participer à ces comités, marquant une étape concrète dans cette dynamique.
Les lettres et Eduardo Lucita défendent l’idée qu’un saut électoral (une progression significative aux urnes) est plus probable qu’un saut insurrectionnel (une révolution immédiate). Cette position s’appuie sur l’absence de mouvement social unifié et de structures de double pouvoir (organismes parallèles au gouvernement existant). Les auteurs soulignent que les luttes sociales sont fragmentées et souvent traversées par des clivages identitaires, ce qui rend difficile leur centralisation. Ils insistent cependant sur la nécessité de ne pas abandonner la rue et les mobilisations, tout en utilisant l’arène électorale comme un champ de bataille politique. L’objectif est de tirer parti d’une conjoncture inédite sans tomber dans l’électoralisme pur.
Pour passer de la défensive à l’offensive, la gauche argentine doit surmonter plusieurs défis. D’abord, un *changement culturel* au sein des mouvements de gauche : moins d’avant-gardisme (une tendance à vouloir diriger les masses sans les consulter) et plus de *politique de masse* (une stratégie centrée sur l’organisation et la mobilisation large). Ensuite, il faut atteindre des secteurs populaires touchés par la crise, y compris ceux qui ne se revendiquent pas anticapitalistes. Enfin, unifier les gauches autour d’un projet commun, en intégrant des militants du péronisme désorientés. Les comités de base et les discussions sur un *Parti des travailleurs* ou un *nouveau mouvement historique* sont des pistes pour y parvenir, mais nécessitent des débats approfondis au sein du FIT-U.

