Qui a détruit la Nature ?
L'occident a été le pourvoyeur principal des outils et des vecteurs d'épuisement, voire de destruction des écosystèmes et des ressources depuis la Révolution française..
L’ouvrage La Terre perdue. Une histoire de l’Occident et de la nature (XVIIIe-XXIe siècle) rassemble trente contributions de vingt-huit auteurs et autrices, dont un tiers de femmes. Publié en 2025 aux éditions Tallandier, ce livre aborde l’histoire environnementale de l’Occident sous plusieurs angles : économique, culturel, juridique et politique. L’introduction, rédigée par les coordinateurs Charles-François Mathis et Steve Hagimont, propose une synthèse historiographique interdisciplinaire en s’appuyant sur des penseurs comme l’économiste Karl Polanyi, l’anthropologue Philippe Descola ou le sociologue Bruno Latour. L’objectif est d’éviter une lecture simpliste de l’anthropocène (ère géologique marquée par l’impact humain sur la Terre) comme capitalocène (ère dominée par le capitalisme), tout en reconnaissant la responsabilité du système économique occidental dans la crise écologique actuelle.
Le livre est organisé en cinq parties thématiques. La première, intitulée Territoires de l’anthropocène, explore différents milieux (campagnes, forêts, villes, océans, etc.) à travers une typologie des écosystèmes. Les quatre parties suivantes analysent les mécanismes d’appropriation et de dégradation de la nature : la culture (La nature en mots et en images), les rapports de domination (Dominer la nature, dominer par la nature ?), l’exploitation économique (Toute la richesse du monde), et les cadres juridiques ou intellectuels (Connaître, réguler, maîtriser la nature). L’approche est interdisciplinaire et évite les grands récits simplificateurs, privilégiant des analyses nuancées et contextualisées. L’ouvrage est accessible grâce à une absence de notes de bas de page et des bibliographies courtes par chapitre.
L’hypothèse centrale du livre est que l’Europe de l’Ouest, l’Amérique du Nord et, dans une moindre mesure, le Japon ont joué un rôle majeur dans la destruction des écosystèmes depuis la Révolution française (1789). Les auteurs soulignent que ces régions ont exporté un modèle productiviste et extractiviste (exploitation intensive des ressources naturelles) à l’échelle mondiale. Le terme extractivisme y est mentionné une fois, sans être défini, tandis que le productivisme (logique de croissance économique à tout prix) est absent, alors qu’il est central pour comprendre les ravages écologiques du capitalisme. L’ouvrage aborde aussi des cas emblématiques comme le scandale du Love Canal (États-Unis), où une entreprise chimique a pollué un quartier pauvre en déchets toxiques, illustrant les inégalités sociales liées aux catastrophes environnementales.
Malgré ses qualités, l’ouvrage présente des lacunes. Certains concepts clés comme l’impérialisme ou le colonialisme ne sont pas indexés, alors qu’ils sont essentiels pour expliquer l’exploitation des ressources dans les colonies. De même, des figures majeures de l’écologie, comme Rachel Carson (auteure de Printemps silencieux, 1962) ou Greta Thunberg (activiste climatique), sont absentes. Le livre est aussi critiqué pour son approche centrée sur l’Occident, qui néglige les dynamiques similaires en URSS, en Chine ou dans les pays décolonisés. Par exemple, l’accident de Tchernobyl (1986) ou les projets de détournement de fleuves en Chine (Barrage des Trois Gorges) montrent que la crise écologique n’est pas limitée à l’Occident. Enfin, des contradictions apparaissent, comme l’analyse du développement durable, à la fois critiqué pour son manque de radicalité et présenté comme une avancée nécessaire.
L’ouvrage soulève des questions sur la pertinence de l’analyse centrée sur l’Occident. Les auteurs reconnaissent que des comparaisons avec d’autres régions (URSS, Japon, Chine) sont nécessaires pour comprendre la crise écologique globale. Par exemple, le concept de biosphère, développé par le savant Vladimir Vernadski (1863-1945), est absent, alors qu’il est fondateur pour des théories comme l’hypothèse Gaïa (James Lovelock et Lynn Margulis). Le livre appelle à une histoire transnationale et globale des rapports entre humains et nature, intégrant les dimensions philosophiques, religieuses et scientifiques. Il propose ainsi des moyens récits plutôt qu’un grand récit explicatif, invitant à une réflexion plus large sur les causes de la destruction environnementale.
Destiné à un public large, l’ouvrage se distingue par sa forme accessible : absence de notes de bas de page, bibliographies courtes par chapitre, et quatre index (personnes, lieux, milieux, notions). Un cahier d’illustrations très sommaire complète l’ensemble. Le prix de 26 € et la longueur de 448 pages en font un livre de référence pour les lecteurs intéressés par l’histoire environnementale, sans nécessiter de connaissances préalables. Les coordinateurs, Charles-François Mathis et Steve Hagimont, ont veillé à ce que les contributions restent compréhensibles tout en offrant une érudition maîtrisée, évitant ainsi un jargon inaccessible.

