Faut-il avoir peur des virus conçus par l’IA ?
Cette percée scientifique pourrait transformer la lutte contre l’antibiorésistance, en ouvrant une nouvelle frontière pour la biosécurité. L’article Faut-il avoir peur des virus conçus par l’IA ? est apparu en premier sur Le Grand Continent..
Le 6 août 2026, des chercheurs de Stanford et de l'Arc Institute ont annoncé dans la revue Science avoir conçu pour la première fois des génomes complets de virus à l'aide d'une intelligence artificielle spécialisée nommée Evo. Ces virus, une fois produits et testés, ont réussi à détruire des cellules cibles. Il s'agit de bactériophages, c'est-à-dire de virus infectant uniquement les bactéries, et non les cellules humaines ou animales. Ces bactériophages ont été conçus pour cibler des bactéries spécifiques, avec l'objectif médical de développer de nouveaux outils contre les infections résistantes aux antibiotiques. Leur création repose sur des modèles de langage dédiés à la génétique, entraînés sur des données génomiques massives et accessibles en libre accès depuis les années 1990.
Le vivant sur Terre est divisé en trois grands domaines cellulaires : les eucaryotes (animaux, plantes, champignons), les bactéries et les archées. Chaque domaine possède ses propres virus, adaptés à ses cellules. Par exemple, les bactériophages ne peuvent infecter que les bactéries. Plus de 99 % des virus terrestres sont des bactériophages. Sans eux, 20 à 40 % des bactéries océaniques seraient intactes, privant le phytoplancton de nutriments essentiels à la production de 50 % de l'oxygène que nous respirons. Les bactériophages conçus par IA appartiennent donc à ce domaine bactérien et ne présentent aucun risque pour l'espèce humaine.
L'antibiorésistance, c'est-à-dire la résistance des bactéries aux antibiotiques, représente un défi majeur pour la santé mondiale. En 2021, environ 1,15 million de décès dans le monde étaient attribués à des infections par des bactéries résistantes. Entre 1990 et 2021, les décès liés à cette résistance ont diminué de 50 % chez les enfants de moins de cinq ans, mais augmenté de 80 % chez les personnes de plus de 70 ans. Cette tendance s'aggrave avec le vieillissement de la population. Face à cette menace, les scientifiques explorent des alternatives comme les bactériophages, qui pourraient compléter ou remplacer les antibiotiques inefficaces.
Les chercheurs ont utilisé deux modèles de langage spécialisés en génétique, Evo 1 et Evo 2, pour concevoir des bactériophages. Ces modèles ont été entraînés sur des données génomiques massives, issues notamment du Human Genome Project et de l'Accord des Bermudes de 1996, qui a rendu publiques les séquences génétiques. Ces outils permettent de comprendre et de prédire le fonctionnement des génomes avec une précision inégalée. L'IA a généré 700 000 génomes de bactériophages, dont 285 ont été synthétisés et testés en laboratoire. Parmi eux, 16 se sont avérés fonctionnels, soit un taux de réussite de 5,6 %, considéré comme exceptionnel pour ce type d'expérience.
Les bactériophages conçus par IA ont démontré une précision remarquable. Lorsqu'ils ont été testés sur une bactérie cible et sept autres bactéries génétiquement proches, ils n'ont détruit qu'une seule des bactéries non cibles. Cette spécificité réduit considérablement les risques de dommages collatéraux, comme la perturbation d'écosystèmes bactériens essentiels. Elle ouvre aussi des perspectives médicales prometteuses, notamment pour cibler des bactéries résistantes aux antibiotiques ou corriger des déséquilibres du microbiote intestinal, impliqués dans des maladies comme certains cancers ou troubles alimentaires. Leur développement pourrait mener à des thérapies personnalisées.
L'utilisation de l'IA pour concevoir des virus soulève des questions sur son détournement à des fins malveillantes. Cependant, les risques sont nuancés. Par exemple, le gaz sarin, une arme chimique dévastatrice, existe depuis les années 1930 et sa synthèse ne nécessite pas de technologie avancée. De même, des virus comme celui d'Ebola, dont le génome est accessible en ligne, pourraient être modifiés pour devenir encore plus dangereux. L'IA pourrait faciliter ces modifications, mais elle ne rend pas nécessairement plus simple la création de nouveaux pathogènes à partir de zéro. Les bactériophages, cibles actuelles de l'IA, ne peuvent pas infecter les cellules humaines, limitant leur dangerosité directe.
Pour limiter les risques, il est crucial de maintenir une régulation stricte et une vigilance constante. Les chercheurs de Stanford et de l'Arc Institute ont utilisé l'IA pour créer des bactériophages ciblant des bactéries non pathogènes pour l'homme. Cependant, une ligne rouge pourrait être tracée : l'interdiction des recherches sur des pathogènes capables d'infecter les cellules humaines. Tom Ellis, professeur à l'Imperial College London, estime que la menace des virus conçus par IA est souvent surestimée. Il souligne que modifier un pathogène existant, comme Ebola, reste plus simple et plus dangereux que de créer un nouveau virus. La priorité doit donc être accordée à la prévention des manipulations génétiques à haut risque.

