Affiches générées par IA : pourquoi elles se ressemblent toutes
Fêtes de village, carnavals, brocantes : les affiches conçues grâce à des modèles d'IA générative envahissent nos rues. Avec les mêmes couleurs et une typographie similaire, elles créent une esthétique immédiatement reconnaissable.
Depuis 2026, les affiches générées par intelligence artificielle (IA) envahissent les espaces publics en France et à l'étranger, notamment pour des événements comme les fêtes de village, les brocantes ou les carnavals. Ces visuels, produits par des outils comme ChatGPT, Claude, Gemini ou Mistral, partagent une esthétique immédiatement reconnaissable : couleurs chaudes dominantes (souvent jaunâtres), typographie condensée et manuscrite, et un style cartoonesque avec des détails superflus. Leur multiplication crée une uniformité visuelle qui suscite des débats sur leur impact sur le paysage graphique. Par exemple, un graphiste français, Thomas Prouvost, a partagé une vidéo sur Instagram critiquant cette tendance, qui a cumulé plus de 4 millions de vues. L'uniformité de ces affiches pose la question de la perte de singularité dans la communication locale.
Les modèles d'IA générative, comme ceux utilisés pour créer ces affiches, fonctionnent en analysant des milliards d'images existantes pour produire des visuels. Cependant, cette méthode favorise une homogénéisation des styles car les IA amplifient les tendances statistiques présentes dans leurs données d'entraînement. Par exemple, les couleurs chaudes, jugées attractives, sont surreprésentées dans les images générées. Une étude de l'université de technologie de Brisbane (Australie) a analysé 1 777 images et leurs variations à partir d'un même prompt (instruction donnée à l'IA). Résultat : 98 % des variations potentielles sont perdues, confirmant que l'IA réduit la diversité visuelle. Le chercheur Jathan Sadowski qualifie ce phénomène de "effet Habsbourg", en référence à la famille royale européenne dont les mariages consanguins ont renforcé certains traits physiques au fil des générations.
Les affiches générées par IA présentent souvent une "inquiétante étrangeté", un concept développé par Sigmund Freud pour décrire un sentiment de familiarité décalée. Par exemple, ces visuels réalistes peuvent sembler légèrement artificiels ou mal adaptés à leur contexte. Une autre théorie, la "Vallée de l'étrange" (proposée par le roboticien Masahiro Mori), explique que plus une machine ressemble à un humain, plus elle nous semble familière, jusqu'à un seuil où cette ressemblance peut provoquer un rejet. Ces affiches, bien que remplies d'éléments graphiques, peinent parfois à transmettre clairement les informations essentielles. Selon Mathilde Zaragoza, illustratrice et directrice artistique, l'œil peine à se poser sur un point précis en raison d'un surplus de détails mal hiérarchisés. Max Bonhomme, maître de conférences en design, critique aussi l'"horreur du vide" de l'IA, qui comble systématiquement les espaces blancs, contrairement aux principes du graphisme traditionnel qui valorisent l'épure.
L'utilisation de l'IA pour créer des affiches municipales a suscité des controverses dans plusieurs villes françaises en 2026. À Biarritz, Cannes et surtout Strasbourg, des collectivités ont utilisé des images générées par IA pour des événements comme le marché de Noël ou le carnaval. Ces choix ont été critiqués, notamment à Strasbourg, une ville historiquement liée à l'illustration et au design. Les détracteurs soulignent que cette pratique relève davantage d'une économie de moyens que d'une volonté de préserver l'originalité humaine. Max Bonhomme résume cette critique en ironisant : « On décide de faire l'économie de l'originalité humaine. » Thomas Prouvost, graphiste, comprend les contraintes budgétaires des petites structures, mais plaide pour une vision de la communication comme un investissement plutôt qu'une dépense. Mathilde Zaragoza, tout en reconnaissant que l'IA peut aider les associations bénévoles, souligne que ces outils participent à une uniformisation du paysage visuel urbain.
L'IA peut donner l'impression d'augmenter la créativité individuelle, mais à l'échelle collective, elle risque de produire des idées similaires. Marion Carré, entrepreneuse dans l'IA, compare ce phénomène à un tapis roulant : « On monte dessus pour être plus rapide, sauf que si on n'y prête pas attention, on se rend compte qu'on va tous dans la même direction. » Cette idée rejoint le concept de pseudo-individualisation, développé par le philosophe Theodor W. Adorno en 1941. Il décrivait comment la musique populaire, bien que perçue comme variée, repose sur des schémas standardisés. L'IA, en générant des visuels à partir de données existantes, pourrait reproduire ce mécanisme en proposant des solutions génériques. Par ailleurs, l'attachement aux affiches faites main pourrait s'expliquer par l'"effet Ikea", un phénomène étudié en 2011 par des chercheurs de Harvard : les individus accordent plus de valeur aux objets qu'ils ont eux-mêmes assemblés. Cependant, rédiger un prompt suffit-il à faire de l'utilisateur le créateur d'une image ?
Malgré les critiques, l'IA n'est pas totalement rejetée par les professionnels. Ses usages les plus appréciés incluent des tâches comme le détourage d'éléments, la création rapide de brouillons ou le test de compositions. Les spécialistes interrogés insistent sur la nécessité de ne pas déléguer toute la création à l'IA, mais plutôt de l'utiliser comme un outil complémentaire. Dans un paysage saturé d'images similaires, une affiche minimaliste, comme un dessin à la main ou un texte noir sur fond blanc, pourrait devenir la solution la plus originale. L'enjeu n'est donc pas de bannir l'IA, mais de préserver un équilibre entre automatisation et créativité humaine, afin d'éviter une **"pollution graphique 3.0"**, comme le suggère l'article.

