Décharges sauvages, décharges anciennes : comment surmonter la tentation de l’oubli ?
Les décharges ont accompagné l’essor de la société de consommation, mais elles ne bénéficient d’un statut réglementaire que depuis 1975. Celui-ci a introduit un certain nombre d’obligations environnementales pour les nouveaux sites de traitement des déchets.
Avant 1975, les décharges existaient sans cadre légal en France. Les déchets étaient souvent abandonnés dans des trous, des cours d’eau ou des zones non contrôlées, sans obligation de les traiter ou de les recycler. Cette absence de réglementation a entraîné une pollution massive des sols, de l’air et des eaux, car les substances toxiques pouvaient se disperser librement. La société de consommation, en plein essor dans les années 1960-1970, a aggravé ce phénomène en produisant des quantités croissantes de déchets rapidement obsolètes. Par exemple, l’essai La Société de consommation du sociologue Jean Baudrillard, publié en 1970, illustre cette prise de conscience des effets néfastes de ce modèle. La loi du 15 juillet 1975 a mis fin à cette situation en encadrant pour la première fois la gestion des déchets en France.
La loi du 15 juillet 1975 a instauré un cadre réglementaire pour les décharges en France. Elle définit un déchet comme tout bien abandonné ou destiné à l’abandon, et impose aux communes la responsabilité de leur collecte et élimination. L’objectif était de favoriser le recyclage et d’éviter les pollutions des sols, de l’air et des eaux. Cependant, cette loi présentait des limites majeures. D’abord, elle ne couvrait pas les effluents liquides et gazeux, comme les particules fines ou le CO₂, qui continuent de polluer l’environnement. Ensuite, elle n’a pas éliminé les décharges sauvages, dont le nombre et le volume restent difficiles à évaluer. Enfin, elle a transformé les anciennes décharges non réglementées en décharges « sauvages » par défaut, les rendant invisibles aux yeux de la loi tout en continuant de polluer.
Les décharges créées avant 1975, appelées « décharges brutes » ou « anciennes décharges », posent un problème environnemental persistant. Ces sites contiennent souvent des déchets et des substances toxiques enfouis depuis des décennies, comme des bouteilles en plastique, des métaux lourds ou des produits chimiques. Leur localisation et leur contenu sont mal connus, car les inventaires réalisés depuis 1997 restent incomplets. Certaines décharges, comme celle de Dollemard près du Havre, libèrent encore entre 30 et 80 mètres cubes de déchets dans la mer chaque année, 25 ans après leur fermeture officielle. Leur réhabilitation est complexe, coûteuse et souvent reportée en raison de l’absence de moyens techniques et financiers des communes concernées.
Face aux décharges anciennes, deux approches coexistent : la réhabilitation ou l’oubli. La réhabilitation consiste à traiter le site pour limiter la pollution, soit en retirant les déchets (excavation), soit en les confinant sous une couverture étanche (sarcophage). Par exemple, la décharge de Guêprei dans l’Orne a été recouverte d’une couche d’argile et transformée en zone humide artificielle, avec une plantation boisée et un chemin de randonnée. Le coût de cette opération s’élève à 70 000 €, soit plus de 450 € par habitant pour une commune de 153 personnes, bien que 80 % des financements proviennent de subventions. L’oubli, en revanche, consiste à ne pas agir, souvent par manque de moyens, mais cette solution reportent les risques de pollution future sur les générations suivantes.
La gestion des décharges anciennes révèle des inégalités entre les territoires. Certaines communes, surtout les plus petites, n’ont pas les ressources pour diagnostiquer, traiter ou surveiller ces sites. Par exemple, la décharge de Guêprei a nécessité l’intervention d’un syndicat mixte et de subventions publiques pour sa réhabilitation. À l’inverse, d’autres décharges restent abandonnées pendant des décennies, car leur traitement dépasse les capacités locales. La présence d’une ancienne décharge peut aussi rendre des terrains inconstructibles ou non cultivables, ce qui aggrave les difficultés économiques des communes concernées. Cette situation montre que la gestion des déchets est un enjeu à la fois environnemental et social, où les moyens financiers jouent un rôle clé.
L’affaire Nestlé Waters illustre les conséquences des décharges sauvages modernes. Entre 2010 et 2015, la multinationale a stocké illégalement 473 000 mètres cubes de bouteilles en plastique dans quatre sites des Vosges, sans prendre de mesures pour éviter la pollution des milieux. Ce procès, qui s’ouvre en 2024, met en lumière un problème national bien plus vaste : l’absence de contrôle sur les dépôts sauvages, même récents. Les déchets plastiques, en se fragmentant, libèrent des microplastiques qui contaminent les sols et les cours d’eau, posant des risques pour la santé humaine et les écosystèmes. Cette affaire rappelle que la réglementation de 1975 n’a pas suffi à éliminer toutes les pratiques illégales de gestion des déchets.
Pour faire face aux décharges anciennes, plusieurs pistes sont envisagées. D’abord, compléter les inventaires pour identifier tous les sites pollués, comme le prévoit la directive de 1997, mais dont les résultats restent insuffisants. Ensuite, développer des méthodes de réhabilitation adaptées aux petits budgets, comme le confinement des déchets plutôt que leur excavation. Enfin, renforcer les sanctions contre les dépôts sauvages et améliorer la collecte des déchets pour éviter de nouvelles pollutions. Cependant, ces solutions se heurtent à des défis majeurs : le coût des opérations, la complexité technique et la nécessité de financements publics. Sans une volonté politique et des moyens accrus, la tentation de l’oubli restera forte, au détriment de l’environnement et des générations futures.

