L’affaire de Suez, quand Londres et Paris ont cessé d’être des grandes puissances
En 1956, ce n’est pas le détroit d’Ormuz qui se trouvait au cœur d’une crise internationale, mais un autre axe stratégique : le canal de Suez. L’Égypte célèbre dimanche 26 juillet le 70ᵉ anniversaire de sa nationalisation par le président Nasser.
En 1956, l’Égypte nationalise le canal de Suez, une voie navigable stratégique reliant la mer Méditerranée à la mer Rouge. Cette décision est prise par le président égyptien Gamal Abdel Nasser le 26 juillet 1956. Le canal, construit en 1869, était jusqu’alors géré par une compagnie franco-britannique, reflétant l’influence coloniale de ces deux puissances en Égypte. La nationalisation signifie que l’Égypte reprend le contrôle total de cette infrastructure, ce qui provoque une crise internationale majeure. Pour Londres et Paris, cette annonce est perçue comme une provocation intolérable, car elle remet en cause leur dernier bastion d’influence dans une région en pleine décolonisation.
Le Premier ministre britannique Anthony Eden et le gouvernement français réagissent avec colère à la nationalisation du canal. Pour eux, ce canal représente bien plus qu’une simple infrastructure : il symbolise la puissance impériale britannique, déjà affaiblie depuis 1945. Eden, en particulier, considère que le canal est un élément clé de la politique étrangère du Royaume-Uni, encore ancrée dans une logique coloniale. La France, dirigée par Guy Mollet, partage cette indignation, notamment en raison de ses intérêts en Afrique du Nord. Les deux pays décident alors de recourir à la force pour reprendre le contrôle du canal, en coordination avec Israël, qui envahit l’Égypte le 29 octobre 1956.
Alors que la France et le Royaume-Uni lancent une opération militaire conjointe pour reprendre le canal, ils se heurtent à une opposition immédiate des États-Unis et de l’Union soviétique. Les États-Unis, dirigés par le président Dwight D. Eisenhower, condamnent fermement l’intervention militaire, la qualifiant de colonialiste et de contraire aux principes de la guerre froide. L’URSS, dirigée par Nikita Khrouchtchev, menace même d’intervenir militairement en soutien à l’Égypte. Cette opposition internationale force les deux puissances européennes à reculer et à retirer leurs troupes en décembre 1956, sous la pression des États-Unis qui menacent de sanctions économiques.
L’intervention militaire franco-britannique se solde par un échec cuisant. Non seulement les deux pays échouent à reprendre le contrôle du canal, mais leur action est perçue comme une tentative de maintenir un ordre colonial dépassé. Cet épisode marque un tournant dans l’histoire des relations internationales : il révèle l’affaiblissement définitif de la France et du Royaume-Uni en tant que grandes puissances. Leur incapacité à agir sans l’aval des États-Unis illustre le basculement de l’équilibre géopolitique mondial vers une bipolarisation entre Washington et Moscou. Cet événement accélère également le processus de décolonisation, en montrant que les anciennes puissances coloniales ne peuvent plus imposer leur volonté par la force.
L’affaire de Suez est souvent considérée comme le symbole de la fin de l’ère coloniale pour la France et le Royaume-Uni. Avant cette crise, les deux pays tentaient encore de préserver leur influence en Afrique et au Moyen-Orient, malgré la montée des mouvements indépendantistes. La nationalisation du canal par Nasser et l’échec de la réponse militaire franco-britannique illustrent l’impuissance de ces anciennes puissances face à un monde en mutation. Cet événement a également mis en lumière le rôle croissant des États-Unis et de l’URSS dans les affaires internationales, marquant le début d’une nouvelle ère où les anciennes puissances européennes ne sont plus les arbitres des conflits mondiaux.

