«J’ai perdu trois bêtes à cause de la sécheresse» : en Martinique et en Guadeloupe, les bovins premières victimes des canicules
Dans les îles antillaises, des centaines de ruminants sont morts cet été sous l’effet combiné du manque d’eau et des canicules. Alors que la sécheresse devrait s’installer, éleveur·ses et pouvoirs publics s’organisent pour repenser le modèle agricole local..
En Martinique et en Guadeloupe, une sécheresse exceptionnelle frappe les Antilles depuis plus de huit mois, alors qu’elle dure habituellement trois à quatre mois. Selon Météo-France, entre le 1er mai et le 1er août 2026, les précipitations ont été réduites de 30 à 70 % par rapport aux normales saisonnières. Cette anomalie est liée au phénomène El Niño, un réchauffement périodique des eaux du Pacifique équatorial qui influence les températures et les pluies à l’échelle mondiale. Bertrand Laviec, chef du centre Météo-France en Guadeloupe, souligne que El Niño bat cette année des records historiques. Les conséquences sont multiples : sécheresse météorologique (manque de pluie), agricole (le sol ne retient pas l’eau), et hydrogéologique (nappes phréatiques asséchées). Les prévisions indiquent que les trois prochains mois resteront tout aussi secs.
Les éleveurs de bovins en Martinique et en Guadeloupe subissent de plein fouet cette sécheresse. André Prosper, agriculteur en Martinique, explique avoir perdu trois vaches sur ses 300 bêtes en raison du manque d’herbe. La Coopérative des éleveurs bovins de la Martinique (Codem) a recensé près de 200 morts parmi les 6 000 bovins de ses membres dès le 15 juillet 2026, un chiffre qui pourrait atteindre 300 aujourd’hui. En Guadeloupe, François-Xavier Richard-Rendolet, directeur de cabinet du préfet, confirme plusieurs cas de mortalité. La chaleur perturbe aussi la reproduction : les vaches mettent plus de temps à vêler, et les veaux nés sont plus fragiles. Jean-Marc Ajanany, directeur général de la Codem, prévoit que ces conséquences dureront jusqu’en 2027, voire 2028.
Face à l’absence de fourrage naturel, les éleveurs doivent acheter du foin à prix d’or. Pour une exploitation de 70 têtes, il faut jusqu’à six bottes de foin par jour, soit 780 € par jour (130 € la botte). En Martinique, la préfecture et la Direction de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Daaf) ont mis en place des dispositifs pour faciliter l’accès à des résidus agricoles comme la bagasse (résidu de canne à sucre) ou les bananes non commercialisables. En Guadeloupe, les éleveurs peuvent aussi compter sur les résidus de canne. Certains déplacent leurs animaux vers des zones où subsistent quelques herbes vertes, comme près de la commune du Moule. Cependant, ces solutions restent temporaires et coûteuses.
Les aides promises par l’État et les collectivités tardent à arriver. En Guadeloupe, une avance remboursable de 5 millions d’euros a été débloquée le 12 août 2026 pour soutenir la trésorerie des agriculteurs, mais les indemnisations définitives ne seront versées qu’à la fin de l’année, voire début 2027. En Martinique, la Collectivité territoriale souhaite mobiliser le Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader) pour reconstituer le potentiel de production agricole. Cependant, les premières indemnisations ne sont pas attendues avant fin 2026 ou début 2027. Béatrice Bellay, députée martiniquaise, critique ce délai : elle demande un dispositif d’urgence pour couvrir immédiatement les coûts d’alimentation animale et de transport du fourrage.
Les éleveurs réfléchissent à des solutions durables pour s’adapter aux sécheresses répétées. Jean-Marc Ajanany, de la Codem, propose de créer une association foncière pastorale pour mettre à disposition des terrains en friche où planter du fourrage stocké pour les périodes de sécheresse. Il envisage aussi une économie circulaire en utilisant des déchets agricoles comme les bananes invendues ou la paille de canne. En Guadeloupe, François-Xavier Richard-Rendolet souligne l’importance de croiser les races bovines avec des races créoles, plus résistantes à la chaleur. Ces mesures s’inscrivent dans le plan de souveraineté alimentaire 2036, visant à renforcer la résilience des élevages face aux épisodes climatiques futurs.

