Irriguer, irriguer
Le salon international de l'élevage, près de Rennes, était cette année dédié à l'eau. Au cœur d'une sécheresse record, les représentants de l'agro-industrie ont défendu leur modèle productiviste, qui consomme 60 % de l'eau française.
Le salon international de l'élevage, appelé Space, s'est tenu près de Rennes du 15 au 17 septembre 2026. Cet événement annuel rassemble environ 100 000 visiteurs et 1 200 exposants, principalement des acteurs de l'élevage et de l'agro-industrie. Pour cette 40e édition, le thème central était l'eau, un sujet devenu crucial après un été marqué par des canicules et une sécheresse record en France. Le président du salon, Didier Lucas, également éleveur de porcs, a souligné l'importance de mettre ce thème en débat pour réfléchir au partage de l'eau entre les différents usages. Cependant, la programmation a été critiquée pour son manque de diversité, avec une majorité d'intervenants issus de l'agro-industrie et peu de représentants de la société civile ou des collectivités.
En 2023, l'agriculture a consommé 61 % de l'eau en France, selon le Service de la donnée et des études statistiques, une agence publique spécialisée dans les statistiques environnementales. Ce chiffre illustre la dépendance de ce secteur à la ressource en eau, bien plus que les autres usages comme la production d'eau potable (24 %). Face à la sécheresse persistante, les acteurs de l'agro-industrie défendent massivement la construction de bassines ou de retenues d'eau pour irriguer les cultures, notamment le maïs, une plante très gourmande en eau. Par exemple, Thierry, un éleveur laitier des Deux-Sèvres, utilise une ancienne carrière d'uranium transformée en réservoir collectif pour arroser ses cultures. Les jeunes agriculteurs comme Julien, installé dans les Pyrénées-Atlantiques, partagent cette vision et regrettent le manque de retenues d'eau dans leur région.
Parmi les 20 ateliers et tables rondes organisés sur le thème de l'eau, seuls deux ont offert des perspectives alternatives, l'un sur la quantité et l'autre sur la qualité de l'eau. La majorité des débats a été dominée par des intervenants de l'agro-industrie, avec des titres comme Comment les nouvelles technologies contribuent à la gestion de l'eau pour la performance des exploitations agricoles. Les voix critiques, comme celle de Stéphane Galais, porte-parole de la Confédération paysanne, ont été rares. Il a souligné l'absurdité d'arroser des cultures comme le maïs destinées au méthaniseur, proposant à la place de protéger les zones humides et de planter des haies pour préserver l'eau. Les agriculteurs présents ont majoritairement rejeté ces alternatives, privilégiant des solutions techniques comme le stockage de l'eau ou la réduction des fuites dans les réseaux d'eau potable, qui représentent 20 % de pertes en France.
Les solutions techniques avancées par l'agro-industrie incluent le stockage des eaux de pluie ou de ruissellement, la protection des zones humides, et le développement de retenues d'eau collinaires, facilité par la récente loi d'urgence agricole. Dominique Balac, éleveur breton et élu à la chambre d'agriculture, défend cette approche, tout en appelant à la sobriété des citoyens. À l'inverse, Luc Aquilina, hydrologue à l'université de Rennes, a plaidé pour une remise en question du modèle productiviste agricole, proposant des solutions basées sur la nature comme la restauration des zones humides et la réduction de la taille des exploitations. Sébastien Floc’h, directeur d'une entreprise agroalimentaire, a qualifié ces alternatives d'impossibles, prônant plutôt des économies d'eau dans les industries, par exemple en réutilisant les eaux de lavage. Bruno Retailleau, candidat à l'élection présidentielle, a critiqué l'écologie dogmatique qu'il accuse d'avoir entravé l'adaptation de l'agriculture au changement climatique.
La ministre de l'Agriculture, Annie Genevard, a visité le salon deux semaines après avoir annoncé un plan d'aide de 1 milliard d'euros pour les agriculteurs, dans un contexte de sécheresse persistante. Ce plan s'inscrit dans une logique de soutien à l'agro-industrie, qui consomme la majorité de l'eau en France. Les acteurs du secteur, comme la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles), défendent des solutions techniques pour faire face aux sécheresses hivernales et estivales, tout en appelant à la responsabilité des citoyens pour réduire leur consommation d'eau. Cependant, les alternatives proposées par des chercheurs ou des syndicats comme la Confédération paysanne restent marginalisées dans les débats, malgré leur pertinence face aux défis climatiques.

