La propriété est-elle une violence ?
Dans son nouveau livre "Violence de la propriété", le philosophe Frédéric Gros s'attaque à la propriété. Et si, contrairement à la théorie développée depuis le XVIIIe selon laquelle la propriété est source de liberté, sortir du propriétarisme était une manière d'être plus libre et plus heureux ?.
Dans son essai Violence de la propriété, le philosophe Frédéric Gros remet en question l’idée selon laquelle la propriété serait un fondement de la liberté individuelle. Selon lui, l’appropriation privée des biens, des terres ou des ressources serait en réalité une forme de violence structurelle, car elle prive les autres de l’accès à ces mêmes ressources. Cette vision s’oppose à la théorie libérale classique, développée depuis le XVIIIe siècle, qui présente la propriété comme un droit naturel garantissant l’autonomie et la sécurité des individus. Frédéric Gros y voit au contraire une logique prédatrice, où l’accumulation de biens par certains entraîne l’exclusion ou la précarité des autres. Pour illustrer son propos, il cite des exemples concrets comme les plages privées ou les logements inaccessibles, où l’usage exclusif d’un bien par une minorité se fait au détriment du plus grand nombre.
Frédéric Gros établit un lien entre la propriété privée et les crises économiques ou environnementales contemporaines. Selon lui, le modèle de la propriété exclusive, qui encourage l’accumulation et l’exploitation intensive des ressources, serait à l’origine de nombreux déséquilibres actuels. Par exemple, il évoque les inégalités croissantes dans l’accès au logement, illustrées par des images de files d’attente pour visiter un logement ou des prix immobiliers inabordables pour une partie de la population. De même, il associe ce système à la dégradation de l’environnement, où la privatisation des terres et des ressources naturelles favorise leur surexploitation au détriment de l’intérêt collectif. Ces crises seraient donc les symptômes d’un système où la propriété, loin d’être un rempart contre l’arbitraire, devient un outil d’oppression et de domination.
Face à cette critique du propriétarisme – c’est-à-dire la doctrine qui érige la propriété privée en principe absolu –, Frédéric Gros propose une alternative : la liberté ne viendrait pas de l’accumulation exclusive, mais du partage et de la mutualisation des ressources. Il s’inspire ici de courants philosophiques qui défendent une propriété collective ou commune, où l’usage des biens serait organisé de manière à garantir l’accès de tous. Par exemple, il mentionne des modèles comme les communs (biens gérés collectivement, comme certaines forêts ou terres agricoles) ou des expériences de logement partagé, où la propriété individuelle est remplacée par des formes d’usage collaboratif. L’objectif serait de sortir d’une logique de rareté imposée par la privatisation pour entrer dans une dynamique d’abondance partagée, où la liberté individuelle ne se construit pas au détriment des autres.
L’essai de Frédéric Gros s’inscrit dans un débat plus large sur le rôle de la propriété dans les sociétés modernes. Le philosophe, professeur d’*humanités politiques* à Sciences Po, y défend une vision radicale qui interroge les fondements mêmes de notre organisation sociale. Son approche rejoint des penseurs comme Gilles Deleuze, cité dans l’article, pour qui la philosophie doit être un cri contre les injustices plutôt qu’une simple réflexion abstraite. En remettant en cause la sacralité de la propriété, Frédéric Gros invite à repenser les rapports de pouvoir et à imaginer des modèles économiques et sociaux alternatifs. Ce débat dépasse le cadre académique : il touche à des enjeux concrets comme l’accès au logement, la gestion des ressources naturelles ou la redistribution des richesses, et soulève une question essentielle : et si la liberté passait, paradoxalement, par une forme de renoncement à la propriété exclusive ?

