De la révolte intacte à l’utopie nécessaire : hommage à Henri Maler
Fondateur et animateur d'Acrimed, militant de la gauche révolutionnaire post-68, spécialiste de Marx mais aussi "prospecteur d'utopies" à ses heures perdues, Henri Maler est mort il y a quelques jours. Ugo Palheta lui rend hommage dans ce texte.
Henri Maler, décédé en octobre 2026, était surtout connu comme le fondateur d’Acrimed en 1996, une association dédiée à la critique radicale des médias dominants. Cette critique, selon lui, devait être anticapitaliste car elle visait à analyser l’appropriation des médias par le système économique dominant. Acrimed a joué un rôle clé dans le développement de cette approche, notamment après la grève de l’hiver 1995 contre le plan Juppé. Maler a été l’animateur principal de l’association pendant plus de vingt ans, rédigeant environ 700 articles sous différents pseudonymes. Il a progressivement passé la main pour raisons de santé, mais son héritage intellectuel et militant perdure à travers Acrimed et ses collaborations avec d’autres médias critiques.
La critique radicale des médias, défendue par Henri Maler, s’opposait aux accusations de simplisme ou de complotisme portées par certains à gauche dans les années 2000. Cette approche, inspirée par des penseurs comme Pierre Bourdieu, Serge Halimi ou Noam Chomsky, a gagné en légitimité avec l’évolution du paysage médiatique, y compris dans le secteur public. Acrimed a contribué à diffuser cette critique, notamment via son site et une émission sur Blast. D’autres médias et intellectuels, comme Les mots sont importants, Arrêt sur images ou des journalistes comme Sihame Assbague, ont prolongé ce travail. Un débat avait opposé Gilbert Achcar à d’autres dans Contretemps en 2006 pour défendre cette approche contre les critiques.
Avant Acrimed, Henri Maler a été un militant actif de la gauche révolutionnaire post-1968. Il a d’abord rejoint la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) en 1967-68, puis la Ligue communiste (LC) en 1969, où il a coanimé la tendance Révolution! avec Isaac Johsua. Cette tendance refusait de rejoindre la Quatrième Internationale et proposait un parti plus large, l’Organisation communiste Révolution (OCR), comptant jusqu’à 1 000 militants. En 1976, l’OCR a fusionné avec la Gauche ouvrière et paysanne (GOP) pour former l’Organisation communiste des travailleurs (OCT), mais cette union a rapidement échoué en raison de conflits internes. Maler a quitté l’organisation en 1978, marquant la fin de son engagement dans des structures groupusculaires.
Henri Maler a également été enseignant, d’abord en philosophie dans le secondaire, puis maître de conférences en science politique à Paris-8 à partir du milieu des années 1990. Il a soutenu une thèse remarquée sur Marx et l’utopie, publiée en deux ouvrages, dont Convoiter l’impossible. Il y défendait une vision de l’utopie comme immanente et historique, opposée aux utopies chimériques ou sectaires. Pour lui, l’utopie devait être une invention collective dans l’action, sans garanties préétablies. Il a aussi relu Marx en insistant sur des concepts comme l’appropriation sociale des moyens de production, le dépérissement de l’État ou l’internationalisme. Son approche mêlait théorie et pratique, refusant la tour d’ivoire académique.
Henri Maler s’est illustré par son engagement contre le colonialisme israélien et la récupération de la mémoire de la Shoah à des fins politiques. En 2002, il a signé la pétition Soutenir Israël? Pas en notre nom! pour dénoncer l’instrumentalisation de la judéité par le CRIF. Il a réitéré cette position en 2027 avec l’appel L’appel aux Juif·ves de France : en 2027, quelle place pour nous?, appelant à soutenir la gauche radicale. Son identité de juif non-juif, selon les termes d’Isaac Deutscher, a influencé ses prises de position. Il est resté fidèle à ces combats jusqu’à la fin de sa vie, refusant toute compromission avec les discours dominants.
Henri Maler est resté un militant révolutionnaire jusqu’à sa mort, sans jamais renier ses convictions. Il a tiré un bilan critique de son expérience dans des organisations groupusculaires, rejetant les sectarismes et les avant-gardismes illusoires. Bien qu’il n’ait plus appartenu à un parti après l’échec de l’OCT, il suivait de près les débats de la gauche radicale et soutenait les efforts pour refonder une gauche révolutionnaire. Il voyait dans la révolte un moteur de changement, comme en témoignent ses écrits sur la rébellion ou son soutien aux mouvements sociaux actuels, comme les blocages lycéens. Pour lui, la révolte intacte était le point de départ de toute transformation sociale, à condition d’inventer des formes de riposte adaptées aux défis contemporains.

