L’Abbaye de Beaulieu-en-Rouergue, une folie raisonnable 1/2 : Deux Brancusi pour sauver l’abbaye
De deux sculptures de Brancusi vendues pour acheter puis ranimer les vieilles pierres d’une abbaye endormie jusqu’à l’accueil des premiers visiteurs en 1970, retour sur une aventure aussi folle que passionnée..
En 1953, Pierre Brache et Geneviève Bonnefoi, un couple parisien passionné d’art contemporain, découvrent par hasard l’abbaye de Beaulieu-en-Rouergue, située à mi-chemin entre Montauban et Rodez. Cette abbaye, construite au XIIe siècle selon les principes architecturaux cisterciens, est alors à l’abandon. Les cisterciens, ordre religieux fondé par saint Bernard de Clairvaux, privilégiaient des édifices sobres et fonctionnels, organisés autour d’un cloître, symbole du paradis. Le couple, séduit par ce lieu chargé d’histoire, décide de l’acquérir pour le restaurer et en faire un espace dédié à la création artistique contemporaine.
Pierre Brache, cadre chez Fauchon, et Geneviève Bonnefoi, ancienne sténodactylo devenue critique d’art, étaient des collectionneurs avertis de l’avant-garde artistique de la «Nouvelle École de Paris». Ce mouvement, actif après la Seconde Guerre mondiale, regroupait des artistes comme Jean Fautrier, Henri Michaux, Jean Dubuffet ou Simon Hantaï, connus pour leur rupture avec les conventions artistiques traditionnelles. Le couple a acquis deux sculptures de Constantin Brancusi, artiste roumain pionnier de l’art moderne, dont les œuvres minimalistes et épurées incarnent l’esprit de cette époque. Ces deux sculptures ont été vendues pour financer la restauration de l’abbaye, marquant le début d’une aventure artistique et patrimoniale.
Le projet de restauration de l’abbaye, entreprise par le couple, a duré plusieurs années et a abouti à son inauguration en 1970. L’objectif était de redonner vie à ce monument historique tout en en faisant un lieu de création et d’exposition pour l’art contemporain. L’abbaye, organisée autour de son cloître, est devenue un foyer culturel où se mêlent patrimoine architectural et œuvres d’art modernes. Cette initiative s’inscrit dans une volonté de préserver un patrimoine en péril, tout en le rendant accessible au public. Le Centre des monuments nationaux, institution française chargée de la gestion des monuments historiques, a joué un rôle clé dans ce processus.
Plusieurs personnalités ont contribué à la réussite de ce projet. Benoît Grécourt, ancien administrateur de l’abbaye, Emmanuel Moureau, historien des monuments historiques en Occitanie, et Christian Briend, conservateur au Musée national d’Art moderne du Centre Pompidou, ont apporté leur expertise. Geneviève André-Acquier, exécutrice testamentaire de Geneviève Bonnefoi, et Christopher Gibert, directeur artistique du Festival de musique de l’abbaye, perpétuent aujourd’hui l’héritage du couple. Leur travail permet de maintenir l’abbaye comme un lieu vivant, alliant patrimoine, art et culture. Une exposition intitulée «Autour d’une Collection. 1945-1980» a également été organisée pour célébrer cette aventure.
Plusieurs ouvrages et archives documentent cette histoire. En 2022, les Éditions du Patrimoine ont publié *«Un art subjectif ou la face cachée du monde. La collection d’art moderne de l’abbaye de Beaulieu-en-Rouergue»*, retraçant la collection rassemblée par le couple. En 2023, l’Association culturelle de l’abbaye a édité *«L’abbaye de Beaulieu-en-Rouergue. 50 ans d’expositions par Geneviève Bonnefoi»*. Des archives de l’INA (Institut national de l’audiovisuel) conservent également des émissions et reportages sur l’abbaye, comme *«Chefs-d’œuvre en péril»* diffusé en 1971 ou *«Dame de chœur»* en 1998. Ces ressources permettent de mieux comprendre l’impact de ce projet sur le patrimoine et la culture française.

