Tintoret : meilleur des copistes ou peintre de génie ?
Le musée Jacquemart-André, à Paris, expose une quarantaine d'œuvres du Tintoret, figure de la Renaissance vénitienne et provocateur de légende. Alors osons une question à sa mesure : est il un formidable copiste ou un peintre de génie ?.
Le Tintoret, de son vrai nom Jacopo Robusti (1518–1594), est une figure majeure de la Renaissance vénitienne. Issu d’un milieu modeste, il est souvent présenté comme un peintre autodidacte ou presque, ayant appris son art en copiant les œuvres des grands maîtres. Son surnom Tintoret (« le petit teinturier ») vient de la profession de son père, teinturier de profession. Peintre prolifique, il a réalisé près de 650 œuvres, couvrant les murs des palais et des églises de Venise, sa ville natale. Son style se caractérise par une énergie débordante, des compositions dynamiques et un usage audacieux des couleurs, mêlant le dessin de Michel-Ange, célèbre sculpteur et peintre italien, à la couleur du Titien, autre géant de la peinture vénitienne. Son tempérament passionné et son ambition démesurée lui ont valu des critiques, certains le qualifiant d’exagéré, mais aussi des admirations sans réserve.
Le Tintoret a souvent été perçu comme un peintre qui allait trop loin, selon les mots de Jean-Paul Sartre, cité dans l’article. Cette réputation lui vient de son style audacieux, où il n’hésitait pas à bousculer les conventions artistiques de son époque. Par exemple, il représentait des scènes bibliques ou mythologiques avec un réalisme cru, voire provocateur, en insistant sur la violence, la souffrance ou la sensualité. Ses contemporains, comme le peintre et théoricien Giorgio Vasari, le considéraient parfois comme un simple copiste, capable d’imiter les grands maîtres mais sans originalité. Pourtant, ses détracteurs reconnaissaient aussi son génie, notamment pour sa maîtrise technique et sa capacité à capturer l’émotion. Cette dualité entre copie et innovation reste au cœur des débats sur son héritage artistique.
Du 11 septembre 2026 au 24 janvier 2027, le musée Jacquemart-André à Paris présente une exposition intitulée « Éternel Tintoret », réunissant une quarantaine de ses œuvres. Cette manifestation est le fruit d’un travail de commissariat mené par Giovanni Carlo Federico Villa, Neville Rowley (spécialiste de la peinture italienne) et Pierre Curie (conservateur et historien de l’art français). L’objectif est de réévaluer la place du Tintoret dans l’histoire de l’art, en mettant en lumière son rôle de révolutionnaire de la peinture vénitienne du XVIe siècle. L’exposition s’appuie sur des prêts de musées internationaux et propose une lecture renouvelée de son œuvre, loin des clichés qui l’ont longtemps cantonné à un statut de copiste.
Le Tintoret a marqué l’art vénitien en introduisant des innovations majeures. Contrairement à ses prédécesseurs, qui privilégiaient des compositions équilibrées et harmonieuses, il optait pour des scènes chargées de mouvement, où les corps s’entremêlent et où la lumière joue un rôle central pour guider le regard du spectateur. Ses œuvres, souvent monumentales, couvrent des sujets variés : scènes religieuses, mythologiques ou allégoriques. Par exemple, Susanne et les vieillards (vers 1555–1556), une huile sur toile exposée à Vienne, illustre son talent pour mêler tension dramatique et sensualité. Son influence s’étend bien au-delà de Venise, inspirant des générations d’artistes, des maniéristes aux romantiques, en passant par les peintres baroques. Pourtant, malgré sa renommée, il a été éclipsé par des figures comme le Titien ou Véronèse, avant de connaître une réhabilitation progressive à partir du XXe siècle.
La question de savoir si le Tintoret était un génie ou un simple copiste reste ouverte. Ses détracteurs soulignent qu’il a passé une partie de sa carrière à reproduire des œuvres d’autres artistes, notamment pour répondre à des commandes urgentes ou pour s’entraîner. Cependant, ses partisans mettent en avant son audace à réinterpréter les modèles classiques, en y ajoutant une touche personnelle et une expressivité unique. Par exemple, ses autoportraits, où il se représente avec un regard intense et presque provocateur, révèlent une quête d’identité et une affirmation de soi qui dépassent la simple imitation. Le débat reflète aussi les tensions de son époque, où Venise, en pleine décadence politique et économique, cherchait à affirmer sa grandeur culturelle face à Rome ou Florence. Le Tintoret incarne cette résistance par l’art, même si son génie a souvent été minimisé au profit de ses contemporains plus « académiques ».

