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Philosophie

Un « marxisme militant » à la Libération (2)

Contretemps · mis à jour il y a 27 j

Dans une série de trois articles précédemment parus dans Contretemps, Laurent Lévy a dressé le portrait du « marxisme du PCF » à l’époque de sa déstalinisation. Dans les deux articles qui suivent, il propose les éléments d’un « prequel » à cette histoire en donnant à voir le genre de marxisme qui régnait dans ce parti à la Libération, à l’époque du stalinisme triomphant.

Lyssenko et la génétique

En 1948, le journaliste Jean Champenois, spécialiste de la langue russe, publie dans la revue Les Lettres françaises un article célébrant les travaux de l’agronome soviétique Troïm Lyssenko. Ce dernier rejette la génétique mendélienne, qu’il considère comme une théorie « anti-darwinienne » et contraire au matérialisme dialectique. Lyssenko s’appuie sur les méthodes empiriques d’un jardinier russe, Mitchourine, pour affirmer que l’hérédité n’est pas fixée par des gènes immuables, mais peut être transformée par l’environnement. Ses théories, promues par le régime soviétique, gagnent en influence en France après la Seconde Guerre mondiale, notamment dans les cercles communistes. La Nouvelle critique, revue marxiste, consacre plusieurs articles à cette « affaire Lyssenko », défendant ses positions contre les critiques, comme celle d’un intellectuel communiste qui souligne l’utilité de la génétique pour comprendre les succès des méthodes mitchouriniennes.

Science et matérialisme dialectique

Les défenseurs de Lyssenko, comme Francis Cohen dans L’Humanité ou la Nouvelle critique, justifient leurs positions par le critère de la pratique, un principe central du matérialisme dialectique inspiré de Marx. Selon eux, une théorie scientifique n’est valable que si elle permet d’agir sur la réalité et de la transformer. Les généticiens mendéliens, incapables de produire des résultats concrets comparables à ceux de Mitchourine, seraient donc disqualifiés. Cohen répond aux objections en affirmant que l’objectivité scientifique ne consiste pas à présenter les théories adverses de manière neutre, mais à évaluer leur utilité pratique. Cette approche s’inscrit dans une vision où la science est indissociable des luttes politiques et des rapports de classe, une idée défendue par des figures comme Laurent Casanova, membre du Parti communiste français.

Les deux sciences opposées

En 1949, une tribune collective publiée dans la Nouvelle critique et signée par Jean-Toussaint Desanti, Gérard Vassails et Henri Provisor (sous le pseudonyme M. Darciel) marque un tournant dans le débat. Les auteurs y défendent l’idée d’une science prolétarienne, opposée à une science bourgeoise, en s’appuyant sur une interprétation marxiste de l’histoire des sciences. Ils affirment que la science n’est pas universelle, mais déterminée par les rapports de classe. Par exemple, la science antique, réservée aux citoyens libres, serait distincte de la science moderne, née des besoins de la bourgeoisie industrielle. Cette théorie, qualifiée de « théorie des deux sciences », s’inscrit dans le contexte de la Guerre froide, où l’Union soviétique est présentée comme le berceau d’une science progressiste.

Science et lutte des classes

Pour Desanti et ses co-auteurs, la science est toujours le produit de la lutte des classes. Ils citent Lénine pour rappeler que les conflits philosophiques reflètent les antagonismes sociaux. Selon eux, la bourgeoisie, lorsqu’elle était une classe ascendante, a produit des connaissances objectives, mais la bourgeoisie impérialiste du XXe siècle, en déclin, ne peut plus le faire. À l’inverse, le prolétariat, en tant que classe montante, serait capable de développer une science supérieure. Les auteurs illustrent cette thèse en comparant la science antique, liée à l’esclavage, à la science moderne, née des besoins de la révolution industrielle. Ils concluent que la science prolétarienne, incarnée par les travaux de Lyssenko, est supérieure car elle sert les intérêts de la classe ouvrière et permet une transformation radicale de la société.

Ce que ça pourrait changer

Malgré son apparente rigueur, la théorie des deux sciences repose sur des postulats discutables. Les auteurs reconnaissent que les classes sociales ne sont pas des entités figées : la bourgeoisie de 1949 n’est plus celle du temps de **Newton** ou de **Laplace**, et le prolétariat a évolué depuis 1850. Cependant, ils persistent à affirmer que la science prolétarienne est supérieure, car elle reflète les intérêts de la classe montante. Cette position, bien que théorisée, est critiquée pour son dogmatisme. En effet, elle réduit la science à un outil de propagande politique, au mépris des méthodes scientifiques traditionnelles. Le débat, qui dure plus d’un an, illustre les tensions entre engagement politique et rigueur intellectuelle dans les milieux communistes français de l’après-guerre.

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