Les cybercriminels utilisent un langage secret qui a été inventé dans les goulags de Staline
Le jargon carcéral, autrefois utilisé par les prisonniers pour désorienter les gardiens des goulags, est aujourd'hui employé par les cybercriminels russes..
Le fenya (ou fenka) est un argot criminel russe apparu dans les années 1930 dans les goulags de Staline. Ce langage secret, utilisé par les prisonniers pour communiquer sans être compris des gardiens, mêle des mots du russe courant à des termes d’origine tsigane, yiddish et autres langues slaves. Il a évolué pour devenir un outil de dissimulation, permettant aux détenus de discuter de sujets sensibles comme les plans d’évasion ou les trafics sans éveiller les soupçons. Les autorités soviétiques, conscientes de son existence, ont tenté de l’éradiquer sans succès, car il s’est transmis de génération en génération parmi les criminels. Aujourd’hui, ce langage survit en ligne, où il a été adopté par les cybercriminels russes pour masquer leurs activités illégales sur internet.
Avec l’avènement d’internet, le fenya a quitté les prisons pour les réseaux numériques. Les cybercriminels russes l’utilisent désormais pour échanger des informations sensibles, comme des identités volées, des codes bancaires ou des méthodes d’attaque, sans être détectés par les autorités ou les outils de surveillance. Ce langage, initialement oral, a été adapté à l’écrit avec des abréviations, des symboles et des termes codés pour contourner les algorithmes de modération des plateformes en ligne. Par exemple, des mots comme mushka (argent) ou khlest (voleur) prennent des sens différents selon le contexte, ce qui complique leur détection automatique. Selon une étude citée par l’article, environ 30 % des communications des groupes cybercriminels russes contiendraient des termes ou des structures issues du fenya.
Les cybercriminels russes ne sont pas les seuls à exploiter le fenya : des groupes criminels d’Europe de l’Est et d’Asie centrale l’utilisent également pour organiser des attaques informatiques ou blanchir de l’argent. Ce langage leur permet de créer des réseaux de confiance, où seuls les initiés comprennent les messages partagés sur des forums clandestins ou via des messageries chiffrées. Par exemple, un terme comme barak (appartement) peut désigner un serveur compromis, tandis que sharaga (atelier) peut faire référence à un groupe de hackers. Les autorités russes, malgré leur connaissance de ce phénomène, peinent à le contrer en raison de sa complexité et de sa diffusion mondiale. En 2022, une opération conjointe entre Europol et le FBI a permis de démanteler un réseau utilisant le fenya pour vendre des données volées, mais d’autres groupes continuent de l’exploiter.
L’utilisation du fenya par les cybercriminels pose un défi majeur aux forces de l’ordre et aux entreprises de cybersécurité. Contrairement à des langages comme le leet speak (utilisé pour remplacer des lettres par des chiffres ou des symboles), le fenya repose sur des structures grammaticales et des expressions idiomatiques difficiles à décrypter sans une connaissance approfondie du russe et de son argot criminel. Les outils de détection automatique, comme les algorithmes de modération, peinent à identifier ces messages, car ils ne suivent pas les schémas linguistiques classiques. En Russie, où la censure d’internet est forte, les autorités tentent de bloquer les forums et messageries utilisant ce langage, mais les cybercriminels contournent ces mesures en créant de nouveaux codes ou en utilisant des plateformes décentralisées. En 2023, seulement 15 % des communications cybercriminelles en russe étaient correctement analysées par les outils de surveillance.
L’influence du *fenya* dépasse les frontières russes et touche des réseaux cybercriminels à l’échelle mondiale. Des groupes basés en Ukraine, en Biélorussie ou en Moldavie l’utilisent pour coordonner des attaques contre des entreprises occidentales, tandis que des cybercriminels en Asie ou en Amérique du Nord adoptent des éléments de ce langage pour leurs propres activités illégales. Par exemple, des ransomwares comme *LockBit* ou *Conti* ont été associés à des communications utilisant des termes du *fenya*, ce qui complique leur traçage. Selon un rapport de l’entreprise de cybersécurité *Kaspersky*, 8 % des attaques par ransomware en 2023 impliquaient des échanges en *fenya* ou des techniques similaires. Cette diffusion mondiale montre comment un langage né dans les goulags soviétiques est devenu un outil clé de la cybercriminalité contemporaine.

