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Des travailleurs accidentés « brisés » par la CNESST

ICI Radio-Canada · mis à jour il y a 5 j

Elle leur a fait suivre une formation pour leur permettre de retravailler, mais celle-ci n’est pas reconnue..

Deux cas emblématiques

Maxime Paquin et Mathieu Légaré, deux travailleurs expérimentés, ont vu leur carrière s'arrêter brutalement à cause d'accidents du travail. Maxime, manœuvre en démolition pendant 20 ans, a subi des blessures graves aux épaules, tandis que Mathieu, camionneur, a été victime d'un carambolage hivernal entraînant des côtes fracturées, une déchirure au ménisque et un syndrome de stress post-traumatique. Après des mois de réadaptation, la CNESST (Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail) a estimé qu'ils ne pouvaient plus exercer leur métier d'origine en raison de limitations fonctionnelles. La Commission leur a alors proposé de se réorienter vers la conduite d'engins de chantier, une solution qualifiée d'emploi convenable, c'est-à-dire un poste adapté à leurs capacités résiduelles après l'accident.

Formation coûteuse et non reconnue

Plutôt que de leur offrir une formation menant à un DEP (diplôme d'études professionnelles) reconnu, la CNESST a dirigé les deux travailleurs vers l'École professionnelle de machinerie lourde de Terrebonne, un établissement privé. Cette formation, financée à hauteur d'environ 50 000 $ par élève et d'une durée de trois mois, n'est pas reconnue par la CCQ (Commission de la construction du Québec), qui exige un DEP pour travailler dans le secteur de la construction. Maxime a tenté d'obtenir sa carte d'apprenti auprès de la CCQ, mais sa demande a été rejetée. Mathieu a également essuyé des refus répétés de la part d'employeurs des secteurs minier et de la construction, qui exigeaient soit des années d'expérience, soit un DEP. Selon Marc Leclerc, représentant syndical, cette approche crée une double détresse : celle causée par l'accident, puis celle liée à l'échec de la réinsertion professionnelle.

Suivi quasi inexistant

Depuis 2020, la CNESST a versé près de 4,5 millions de dollars à l'école privée pour former 111 travailleurs accidentés. Pourtant, l'organisme ne dispose d'aucun suivi fiable sur leur insertion professionnelle après la formation. Nicolas Bégin, porte-parole de la CNESST, reconnaît que seulement 16 personnes sur 111 ont pu être contactées après un an, et parmi elles, seulement 10 ont trouvé un emploi en lien avec leur formation. Le sort des 95 autres reste inconnu. La CNESST admet des lacunes dans ses méthodes de suivi et promet de corriger cette situation. Pourtant, dès 2015, le Vérificateur général du Québec avait pointé du doigt l'absence d'indicateurs permettant d'évaluer le caractère durable du retour au travail.

Logique économique critiquée

Me Marc Bellemare, avocat spécialisé dans la défense des travailleurs, accuse la CNESST de privilégier une logique économique dans le choix des emplois convenables. En attribuant un salaire potentiel élevé à ces postes, la Commission réduit les indemnités de remplacement du revenu versées aux travailleurs jusqu'à leur retraite. Ces indemnités correspondent à la différence entre le salaire antérieur à l'accident et le salaire potentiel dans le nouvel emploi. Par exemple, Mathieu Légaré gagnait 84 258 $ avant son accident, mais la CNESST a estimé qu'il pouvait gagner 84 600 $ comme opérateur de machinerie lourde. Résultat : il ne touche plus aucune indemnité, se retrouvant sans revenu ni emploi. Virginie Robert, de l'UTTAM (Union des travailleuses et travailleurs accidentés ou malades), dénonce cette pratique, soulignant que la loi force la CNESST à retenir la solution la plus économique, même si elle est socialement injuste.

Délais et contestations impossibles

Les travailleurs disposent de seulement 30 jours pour contester une décision de la CNESST concernant leur emploi convenable. Dans le cas de Mathieu Légaré, cette décision est devenue finale avant même la fin de sa formation, alors qu'il ignorait encore que son diplôme ne serait pas reconnu par les employeurs. Me Bellemare conseille aux travailleurs de viser un salaire minimal pour éviter de perdre leurs indemnités, mais souligne que les délais sont trop courts pour évaluer la pertinence de la formation. Virginie Robert ajoute que ces délais ne permettent pas de vérifier si l'emploi proposé est réellement adapté. Maxime Paquin a réussi à contester sa première décision et a obtenu un poste de livreur de pharmacie au salaire minimum, mais reste sans emploi. Selon l'UTTAM, de nombreux travailleurs accidentés finissent par dépendre de l'aide sociale ou de l'aide de leurs proches, faute de soutien adéquat de la part de la CNESST.

Ce que ça pourrait changer

Une étude de l'UTTAM publiée en 2016, basée sur le parcours de 215 travailleurs accidentés, révèle que la réadaptation pilotée par la CNESST entraîne souvent une précarité financière et un appauvrissement des victimes. Mathieu Légaré résume ainsi la situation : *Un travailleur, quand il rentre travailler le matin, il ne choisit pas d'être blessé*. Les travailleurs estiment que la CNESST, financée par leurs cotisations, devrait mieux les accompagner. Malgré leurs efforts, beaucoup abandonnent, incapables de retrouver une vie normale. La CNESST, de son côté, promet des améliorations, notamment en matière de suivi et de transparence, mais les travailleurs attendent encore des actions concrètes.

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