Le monde littéraire québécois rattrapé jusqu’en Suède par l’affaire Thélyson Orélien
Le Québec invité d’honneur à la Foire du livre de Göteborg à l’ombre de l’écrivain au cœur d’un scandale..
L’affaire Thélyson Orélien, un écrivain québécois au cœur d’un scandale, a éclaboussé la délégation du Québec invitée d’honneur à la Foire du livre de Göteborg en Suède, qui s’est terminée le 29 septembre. Thélyson Orélien est accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle (IA) pour écrire son roman à succès C’était ça ou mourir, publié aux Éditions du Boréal puis chez Grasset. Des soupçons de plagiat concernant des chroniques et d’autres textes littéraires ont également été soulevés. Ce roman, initialement encensé, a été retiré de la liste du prix Goncourt. En Suède, les organisateurs et les visiteurs ont évoqué cette affaire, souvent en comparant la situation à des réalités locales similaires. La délégation québécoise, composée d’écrivains et d’éditeurs, a été surprise par l’ampleur de ce scandale qui dépasse les frontières du Québec.
L’affaire Orélien soulève deux enjeux majeurs liés à l’utilisation de l’IA dans la création littéraire. D’abord, la question de la transparence : si un auteur utilise l’IA pour écrire, doit-il le déclarer ? L’Association nationale des éditeurs de livre (ANEL) du Québec, dirigée par Karine Vachon, soutient que cette transparence est essentielle. Elle propose d’analyser comment l’IA est employée : pour générer des idées (brainstorming), pour écrire des passages entiers ou pour d’autres usages. L’objectif est de s’assurer que l’auteur reste le créateur principal de l’œuvre et que celle-ci conserve une dimension humaine reconnue. Ensuite, se pose la question des droits d’auteur : les modèles d’IA générative, comme ceux utilisés par des entreprises comme ChatGPT, sont entraînés sur des millions de livres et d’articles sans l’autorisation des ayants droit. Cela constitue une violation du droit d’auteur, un problème que l’ANEL dénonce depuis des années.
L’ANEL a déposé un mémoire collectif auprès du gouvernement fédéral canadien pour interdire le pillage des œuvres par les agents conversationnels, ces programmes d’IA capables de générer du texte. En parallèle, le monde du livre, tout comme celui des médias, a engagé des poursuites judiciaires contre les entreprises numériques responsables de ces violations. Ces entreprises, comme OpenAI ou Mistral AI, utilisent des bases de données massives contenant des œuvres protégées sans rémunérer leurs auteurs. L’objectif est de faire reconnaître que l’entraînement des modèles d’IA sur des œuvres existantes doit être encadré par des accords de licence et des compensations financières. Cette affaire met en lumière les tensions croissantes entre innovation technologique et protection des droits des créateurs.
La Foire du livre de Göteborg, la plus importante des pays scandinaves, s’est tenue du 24 au 29 septembre 2023. Elle a accueilli plus de 120 rencontres et débats avec des auteurs québécois et leurs traducteurs, ainsi qu’un colloque sur la littérature québécoise à l’Université de Göteborg. Cette foire est un événement clé pour développer les marchés internationaux du livre. Depuis dix ans, l’ANEL organise des missions pour promouvoir la littérature québécoise en Suède. Grâce à ces efforts, une trentaine de traductions de livres québécois ont été réalisées, dont ceux d’autrices comme Kim Thúy et Lise Tremblay. La délégation québécoise comptait une vingtaine de créateurs, dont Anaïs Barbeau-Lavalette, Nicole Brassard, Éric Chacour et Michel Jean. Certains ont déjà pris position sur l’utilisation de l’IA dans l’écriture.
La Foire du livre permet de comparer les écosystèmes littéraires du Québec et de la Suède. En Suède, le réseau des librairies indépendantes est moins développé qu’au Québec et dominé par de grandes surfaces. Les Suédois achètent beaucoup de livres lors de la foire ou en ligne. Au Québec, l’écosystème du livre est considéré comme très solide grâce à la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre (loi 51), adoptée en 1981. Cette loi encadre la commercialisation des produits de l’édition en assurant un partage équitable des revenus. Elle a favorisé l’implantation de librairies agréées sur tout le territoire et oblige les institutions publiques (bibliothèques, écoles) à y faire leurs achats. Cependant, contrairement à la France, cette loi ne fixe pas de prix unique au détail pour les consommateurs.
La Suède se distingue par la force de son marché du *livre audio*, qui a connu un essor important ces dernières années. Ce format a capté une partie des parts de marché de l’édition traditionnelle, tout en réduisant les *redevances* versées aux auteurs. Les Suédois tentent désormais de ramener les lecteurs vers les livres imprimés, car l’écoute exclusive de livres audio peut avoir un impact négatif sur la *littératie* (capacité à lire et comprendre des textes). Au Québec, le marché du livre audio reste moins développé. Bien que son essor puisse sembler bénéfique, il est perçu comme un risque potentiel : si les gens écoutent davantage et lisent moins, cela pourrait réduire les revenus des auteurs et des éditeurs. La question de l’équilibre entre les différents formats de lecture reste donc un enjeu pour le secteur.

