L’Église face aux violences sexuelles : une lente conversion à la prise en compte des victimes
L’ESSENTIEL Longtemps, l’Église catholique a sanctionné les clercs auteurs de violences sexuelles, mais sans transparence et en demandant aux victimes de se taire. Depuis les années 1990, des scandales ont contraint l’Église à changer d’approche.
Avant les années 1990, l’Église catholique gérait les violences sexuelles commises par ses clercs en interne, sans transparence ni intervention des autorités civiles. Elle sanctionnait les prêtres coupables, comme pour le crime de sollicitation (demande de faveurs sexuelles en échange de l’absolution) ou la pédophilie, pouvant aller jusqu’à la réduction à l’état laïc (perte du statut de prêtre). Les victimes étaient souvent déplacées vers d’autres diocèses ou accompagnées psychologiquement via des structures comme le Secours sacerdotal (créé en 1953), sans que leur souffrance ne soit prioritaire. L’institution privilégiait une culture de l’honneur pour protéger sa réputation, demandant aux familles de se taire. Ce système, bien que structuré, ignorait les victimes et évitait toute implication de la justice civile.
Dans les années 1990-2000, des affaires de violences sexuelles au sein de l’Église éclatent dans plusieurs pays, comme aux États-Unis (procès du père Edward Pipala en 1990) ou en Irlande. En France, des lanceurs d’alerte comme la médecin Marie-Jo Thiel alertent les évêques sur les souffrances des victimes. En 2001, l’évêque de Bayeux-Lisieux est condamné pour ne pas avoir dénoncé les crimes d’un prêtre. Ces révélations poussent l’Église à créer des cellules d’écoute et un guide de bonnes pratiques, mais ces dispositifs restent limités. En 2016, l’affaire de l’abbé Preynat relance les critiques et pousse l’Église à agir plus fermement.
En 2021, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) publie le rapport Sauvé, fruit de deux ans d’enquête. Ce rapport estime que 330 000 personnes (mineurs et vulnérables) ont été agressées dans l’Église entre 1950 et 2020, avec 3 000 prêtres ou religieux auteurs de violences. Il recommande une politique de reconnaissance des victimes, incluant des réparations financières et mémorielles. L’Église française répond en créant deux commissions de réparation indépendantes et un tribunal pénal canonique national en 2022, capable de juger des affaires jusqu’alors traitées localement et d’infliger des peines comme l’excommunication.
Malgré ces réformes, des résistances persistent. En 2023, des agressions sont révélées au sein de l’institution Notre-Dame-de-Bétharram, et en 2024, des ombres sont jetées sur la figure de l’abbé Pierre, accusé d’agressions sexuelles. Le pape François reconnaît que le Vatican était informé de ses dérives, mais sans approfondir. Un autre point de tension est le secret de la confession : 69 % des catholiques français (dont 54 % de pratiquants réguliers) seraient favorables à sa levée en 2021, mais les évêques, comme Mgr de Moulins-Beaufort, s’y opposent fermement, le considérant plus fort que les lois de la République. Ces controverses montrent que l’Église reste tiraillée entre modernité et traditions.
L’Église catholique a opéré un tournant en adoptant une *culture de la victime*, influencée par des mouvements comme #MeToo et les attentes sociétales. Elle reconnaît désormais la nécessité de réparer les préjudices subis, au-delà des sanctions canoniques. Cependant, des réflexes de résistance subsistent, notamment sur la transparence et l’application stricte des lois civiles. Le parcours de l’Église illustre cette tension entre une institution encore marquée par son *habitus hiérarchique* (organisation rigide et verticale) et les exigences d’une société démocratique, où la protection des victimes prime. Ce changement reste inachevé et contesté.

