« L’Islam politique au service de l’impérialisme ? » La Turquie au sein de l’OTAN
La Turquie, qui a accueilli le sommet de l'OTAN début juillet, dispose de la deuxième armée de l'Alliance. Son rôle stratégique dans un ordre mondial dominé par les États-Unis l'emporte depuis longtemps sur les inquiétudes liées à son manque de normes démocratiques.
En juillet 2026, la Turquie a accueilli le sommet de l’OTAN à Ankara, un événement marqué par une répression policière exceptionnelle. Les autorités turques ont interdit les manifestations et restreint les libertés civiles du 28 juin au 10 juillet, avec des fermetures de routes, d’universités et des interpellations massives de journalistes, avocats et syndicalistes. Plus de 150 personnes ont été arrêtées avant le sommet, bien que ces mesures ne soient pas justifiées par une menace sécuritaire réelle. Ce contexte illustre la tension entre les valeurs démocratiques affichées par l’OTAN et la réalité autoritaire de la Turquie. Pourtant, malgré ces contradictions, la Turquie reste un acteur stratégique clé de l’Alliance, grâce à sa position géographique, son armée (la 2ᵉ plus grande de l’OTAN) et son influence régionale, notamment face aux crises en Ukraine, à Gaza et en Syrie.
L’adhésion de la Turquie à l’OTAN en 1952 s’explique par un contexte géopolitique tendu après la Seconde Guerre mondiale. En 1945, l’URSS a annulé un traité d’amitié avec la Turquie et exercé des pressions sur Ankara concernant les détroits du Bosphore et des revendications territoriales. Ces craintes ont poussé la Turquie à se rapprocher des États-Unis. Cependant, des recherches récentes, comme celles du chercheur Onur İşçi, montrent que cette décision visait aussi à intégrer l’architecture impériale américaine et à réprimer la gauche turque. La guerre de Corée (1950-1953) a accéléré ce processus : l’envoi de troupes turques a servi à démontrer leur engagement envers l’OTAN, tout en renforçant leur position stratégique face à l’URSS. La Turquie est ainsi devenue un État militarisé, frontalière avec l’URSS, les Balkans, le Caucase et le Moyen-Orient.
Dans les années 1960, la Turquie a connu un essor de la gauche politique, avec l’élection de députés socialistes au Parlement en 1965. Behice Boran, figure majeure de cette gauche, a critiqué l’adhésion à l’OTAN en 1968, affirmant que cette alliance servait avant tout les intérêts économiques et politiques de la bourgeoisie turque, dépendante du capital étranger. Elle a décrit l’OTAN comme « le volet militaire des relations économiques et financières de la Turquie avec le monde capitaliste ». Cette période a aussi vu l’émergence d’un mouvement anticommuniste agressif, soutenu par l’État et les alliés occidentaux, qui a associé les militants de gauche à une menace soviétique. Les associations anticommunistes et les réseaux éducatifs religieux ont joué un rôle clé dans cette propagande, préparant le terrain pour une répression future.
Le 12 septembre 1980, l’armée turque a renversé le gouvernement civil dans un coup d’État, mettant fin à la montée de la gauche. Ce putsch a marqué un tournant idéologique : l’État turc est passé d’un nationalisme républicain à une synthèse de tutelle militaire, capitalisme néolibéral, loyauté à l’OTAN et conservatisme religieux. Le théoricien Yalçın Küçük avait anticipé cette évolution en 1980, affirmant que le capital turc, confronté à des inégalités croissantes, aurait besoin d’une répression militaire et d’une discipline religieuse renforcée. L’État a ainsi utilisé l’islam comme outil de contrôle social, tout en maintenant son alignement avec l’OTAN. Cette période a aussi vu la montée d’un islam politique instrumentalisé par l’État pour contrer l’influence de la gauche.
L’ascension du Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdoğan dans les années 2000 s’inscrit dans la continuité de l’ordre post-1980. L’AKP a repris la synthèse idéologique de l’État turc : conservatisme religieux, capitalisme néolibéral et alignement avec l’OTAN, malgré une rhétorique parfois critique envers l’Occident. Samir Amin a théorisé cette dynamique sous le terme « Islam politique au service de l’impérialisme », décrivant comment l’islam peut être mobilisé par un État pour servir des intérêts géopolitiques. En Turquie, cette stratégie a permis de stabiliser un régime autoritaire tout en maintenant l’adhésion à l’OTAN. L’AKP n’a donc pas rompu avec l’ordre de la Guerre froide, mais l’a adapté à une nouvelle hégémonie religieuse et conservatrice.
Aujourd’hui, la Turquie n’est plus un simple avant-poste de l’OTAN face à l’URSS, mais un acteur influent et parfois perturbateur au sein de l’Alliance. Sa valeur stratégique réside dans sa capacité à intervenir dans des zones clés comme l’Ukraine, la Syrie, l’Irak, le Caucase, la Méditerranée orientale, Gaza et l’Iran, où les puissances occidentales dépendent souvent d’intermédiaires régionaux. Malgré des tensions périodiques avec l’OTAN (comme la crise des missiles S-400 en 2019), la Turquie n’a jamais rompu avec l’Alliance. Son gouvernement utilise plutôt ces désaccords comme leviers de négociation. La rhétorique anti-occidentale de l’AKP, notamment sur la question palestinienne, ne remet pas en cause son appartenance à l’OTAN, mais sert à consolider un régime autoritaire combinant néolibéralisme, conservatisme religieux et contrôle militaire.

