Entretien : “Sous les talibans, les femmes sont tuées en toute impunité”
Zahra Nader est la rédactrice en chef du “Zan Times”, qu’elle a fondé il y a cinq ans, après le retour des talibans au pouvoir en Afghanistan. Le média a récemment enquêté sur les femmes tuées par leur entourage et l’absence de réaction de l’État.
Zahra Nader est la fondatrice de Zan Times, un média indépendant créé en 2021 après le retour des talibans au pouvoir en Afghanistan. Ce média, dirigé par des Afghanes, se concentre sur les droits humains, notamment ceux des femmes. Une partie de l’équipe travaille depuis l’étranger, tandis que d’autres journalistes, toujours en Afghanistan, enquêtent sous couvert d’anonymat pour éviter des représailles. Leur objectif est de documenter des sujets peu médiatisés, comme les féminicides dans le pays. Pour y parvenir, Zan Times a lancé en janvier 2026 une bourse destinée à former et soutenir des journalistes locales, afin qu’elles puissent enquêter sur des violences systémiques.
Une enquête récente menée par Zan Times en collaboration avec The Guardian révèle une augmentation alarmante des féminicides en Afghanistan depuis 2021. Les données collectées dans dix provinces confirment le meurtre de 231 femmes par des membres de leur famille (mari, père ou frère) depuis le retour des talibans. Les journalistes ont constaté que 70 % des victimes étaient des femmes au foyer, contraintes de rester à la maison en raison des restrictions imposées par le régime. L’enquête montre aussi que 20 % de ces meurtres sont déclarés comme des suicides par les autorités, malgré des preuves de violences physiques, comme des os fracturés ou des traces de coups.
L’impunité des auteurs de féminicides en Afghanistan est favorisée par un système judiciaire modifié par les talibans. Par exemple, un homme qui bat sa femme peut être condamné à seulement 15 jours de prison, tandis que la victime ou ses parents risquent trois mois d’emprisonnement si elle refuse de retourner auprès de son mari. Depuis 2021, le régime a supprimé le ministère des Affaires féminines et aboli les instances judiciaires spécialisées dans les violences faites aux femmes. De plus, les foyers d’accueil pour victimes ont été fermés, laissant les femmes sans aucune protection. Les talibans ont aussi interdit aux femmes de travailler, d’étudier ou de se déplacer librement, les rendant encore plus vulnérables.
Pour documenter ces féminicides, Zan Times a combiné plusieurs approches. Les journalistes ont d’abord analysé les informations disponibles dans la presse afghane, puis se sont concentrées sur dix provinces. Grâce à une bourse lancée en janvier 2026, douze journalistes locales ont pu effectuer un travail de terrain approfondi. Elles ont identifié des dizaines de cas non couverts par les médias, en recueillant des témoignages et en croisant les données avec les registres hospitaliers. Cependant, les médecins afghans sont souvent contraints d’inscrire des causes de décès falsifiées, comme des suicides, sous la pression des autorités ou des familles.
Le retour des talibans au pouvoir en Afghanistan en août 2021 a marqué un tournant dans la condition des femmes. Le régime a immédiatement restreint leurs droits fondamentaux : interdiction de l’éducation, de l’emploi et des déplacements sans accompagnement masculin. Les institutions chargées de protéger les femmes, comme le ministère des Affaires féminines ou les tribunaux spécialisés, ont été démantelées. Les talibans ont aussi imposé une interprétation stricte de la charia, renforçant les inégalités et la violence à l’égard des femmes. Dans ce contexte, les féminicides au sein des foyers sont devenus un phénomène répandu, mais rarement documenté ou puni.

