En Espagne, la crise du logement débouche sur une crise politique
Après le rejet, par la droite, des décrets du gouvernement espagnol visant à protéger les locataires, Pedro Sánchez a annoncé des élections anticipées. Une crise du logement dont les racines sont profondes..
L'Espagne traverse une crise majeure du logement, marquée par une hausse des expulsions locatives et une pénurie de logements. En 2025, 25 540 expulsions de familles ont été recensées, dont 71 % pour impayés de loyer et 4 300 pour défaut de paiement de prêts immobiliers. Cette situation s'est aggravée après la crise financière de 2008, avec des lois hypothécaires contraignant les propriétaires à rembourser leurs dettes même après la saisie de leur bien, bien que des réformes aient été mises en place dans les années 2010 pour atténuer ces effets. Aujourd'hui, le problème est différent : le pays manque cruellement de logements, avec un déficit de 755 000 unités depuis 2021, un chiffre qui pourrait atteindre 1,055 million d'ici 2028. Parallèlement, les prix des logements ont explosé, triplant depuis 1980, tandis que les revenus des ménages n'ont augmenté que de 1,8 fois sur la même période.
Le cas de Maricarmen Abascal, une femme de 87 ans expulsée de son logement de Madrid après plus de 70 ans de location, a cristallisé l'indignation sociale. Son loyer, passé de 500 € à 2 650 €, puis ramené à 1 650 €, était devenu insoutenable pour une pension de 1 450 €. Malgré une procédure judiciaire et une demande de l'ONU pour suspendre l'expulsion ou proposer un logement alternatif, elle a été évacuée violemment sur une civière. Ce drame a provoqué une vague de solidarité, notamment via le Syndicat des locataires de Madrid, et a conduit l'entreprise Urbagestión à retirer ses poursuites, proposant un nouveau loyer de 676 €. Ce cas illustre les difficultés des locataires face à la spéculation immobilière et aux fonds d'investissement.
Un processus de concentration des logements s'est accéléré, porté par des fonds vautours (fonds d'investissement nationaux et internationaux qui achètent massivement des biens immobiliers pour les louer ou les revendre à profit). Le ministre des Droits sociaux, Pablo Bustinduy, souligne que le nombre de ménages propriétaires a chuté de 22 % en 14 ans, tandis que les grands détenteurs (ceux possédant plus de 10 biens) ont quadruplé leur patrimoine. Ces fonds exploitent les failles du marché, comme la location saisonnière ou les chambres, souvent sources d'abus. Le gouvernement a tenté d'interdire temporairement ces acteurs d'acheter des logements jusqu'en 2028, mais ces mesures restent bloquées au parlement.
Face à l'urgence, le gouvernement de coalition de gauche dirigé par Pedro Sánchez a proposé plusieurs décrets pour protéger les locataires vulnérables, comme l'interdiction des expulsions jusqu'en 2030 ou la reconduction automatique des baux. Cependant, ces mesures ont été systématiquement bloquées par une alliance de droite (Parti populaire, PP), d'indépendantistes catalans (Junts) et d'extrême droite (Vox). Le climat politique s'est tendu, aggravé par la crise migratoire de Ceuta en juillet 2026, où 70 000 Marocains sont entrés en Espagne en deux jours. Sánchez a finalement annoncé des élections législatives anticipées pour le 29 novembre 2026, la question du logement devenant un enjeu central de la campagne.
La crise du logement a eu des conséquences dramatiques, comme les suicides d'Olga, 54 ans, mère de deux enfants à L'Hospitalet de Llobregat, et de Javier, 60 ans, cordonnier expulsé de son local professionnel. Ces tragédies ont déclenché des mobilisations massives, comme l'installation de plus de 1 000 tentes sur la place Puerta del Sol à Madrid, puis dans d'autres villes comme Barcelone ou Séville. Ces protestations ont forcé Urbagestión à reculer dans le cas de Maricarmen, mais le mouvement reste actif pour défendre les droits des locataires et dénoncer les abus des propriétaires et fonds d'investissement. La question du logement divise désormais la société espagnole entre partisans de la régulation et défenseurs du libre marché.
La résolution de la crise est compliquée par la répartition des compétences : le logement relève des *communautés autonomes* (régions espagnoles), majoritairement gouvernées par le *PP*, qui refusent souvent d'appliquer les lois nationales. Le gouvernement central propose des solutions comme des crédits sans intérêts (jusqu'à 50 000 €) pour l'achat d'une première résidence ou des allègements fiscaux, mais ces mesures peinent à être adoptées. Le débat oppose deux visions : d'un côté, ceux qui défendent les droits des locataires et la protection des plus vulnérables ; de l'autre, ceux qui soutiennent les rentiers et la liberté d'action des fonds d'investissement. Cette opposition alimente les tensions politiques à l'approche des élections de novembre 2026.

