Les sociétés militaires privées en Amérique latine : de la fin de la guerre froide à Vectus Global
L’ESSENTIEL Les sociétés militaires privées (SMP) états-uniennes disposent d’un ancrage ancien en Amérique latine, où elles sont notamment impliquées dans la lutte contre le narcotrafic, dans la protection d’infrastructures et dans la formation des forces locales. Le rôle central d’Erik Prince, ancien patron de la tristement célèbre Blackwater, aujourd’hui à la tête d’une nouvelle SMP nommée Vectus Global, illustre le retour en force de ces SMP dans la région.
Les sociétés militaires privées (SMP) sont des entreprises qui proposent des services liés à la sécurité, au conseil militaire ou à la formation, souvent pour des gouvernements ou des entreprises. Leur rôle s’est développé en Amérique latine depuis les années 1990. Erik Prince, fondateur de l’ex-Blackwater (devenue Academi), est une figure centrale de ce secteur. Après avoir travaillé en Irak et en Afghanistan, il dirige désormais Vectus Global, une SMP active en Amérique latine. Ces entreprises interviennent notamment dans la lutte contre le narcotrafic, la protection d’infrastructures ou la formation des forces locales. Leur présence est motivée par l’instabilité sécuritaire de la région et la demande croissante en expertise militaire étrangère.
Les SMP américaines et anglo-saxonnes sont présentes en Amérique latine depuis les années 1990, avec des entreprises comme DynCorp en Colombie dès 1998. Elles ont participé à des programmes comme le Plan Colombie, lancé en 2000 pour lutter contre le trafic de drogue. Ces sociétés ont mené des missions de formation, de renseignement et de protection d’infrastructures, parfois avec des moyens controversés, comme l’épandage d’herbicides (glyphosate) pour détruire les cultures de coca. D’autres SMP, comme ArmorGroup ou Triple Canopy, ont formé des militaires locaux au Pérou, au Honduras ou au Salvador. Leur intervention a parfois été critiquée pour des violations des droits humains ou des liens avec des groupes armés.
Sous l’administration Trump, Vectus Global, dirigée par Erik Prince, a connu un essor en Amérique latine. L’entreprise est intervenue en Équateur, au Salvador, au Pérou et en Haïti, souvent en partenariat avec des gouvernements locaux. En Haïti, Vectus Global a déployé entre 150 et 200 hommes, des hélicoptères, des drones et des spécialistes du renseignement pour lutter contre les gangs. Entre mars 2025 et janvier 2026, 1 243 personnes ont été tuées et 738 blessées lors d’opérations impliquant des frappes de drones attribuées aux autorités haïtiennes, avec un soutien partiel de Vectus Global. Prince a aussi proposé ses services au Venezuela et s’est rapproché du président salvadorien Nayib Bukele.
La présence des SMP russes en Amérique latine est limitée et en déclin depuis 2022. En 2019, environ 400 membres du groupe Wagner, une SMP russe, ont été envoyés au Venezuela pour protéger le président Nicolás Maduro. Une autre SMP russe, Vega Strategic Services, a formé des forces vénézuéliennes fin 2021. Cependant, depuis la rébellion de Wagner en juin 2023 et la guerre en Ukraine, l’activité des SMP russes dans la région s’est fortement réduite. Leur intervention reste cantonnée aux alliés de Moscou, sans implantation durable.
La Chine développe discrètement sa présence en Amérique latine via des SMP, en lien avec ses investissements économiques. Des entreprises comme China Overseas Security Group ou China Security Technology Group sont actives en Argentine, au Pérou, au Venezuela ou au Salvador. Leur rôle est de protéger les infrastructures chinoises, comme le méga-port de Chancay au Pérou, et les ressortissants chinois. Le marché de la sécurité privée en Amérique latine a augmenté de 180 % entre 2012 et 2018, atteignant 1,5 milliard de dollars. La Chine forme aussi des officiers latino-américains et fournit du matériel militaire, renforçant ainsi son influence dans la région.
Avant les SMP américaines, russes ou chinoises, des entreprises israéliennes se sont implantées en Amérique latine. Dans les années 1980, Spearhead Ltd a fourni des armes et formé des groupes paramilitaires en Colombie, notamment liés au cartel de Medellín. Au début des années 2000, Global CST, fondée par d’anciens responsables militaires israéliens, a opéré au Pérou et en Colombie pour former des unités locales. Ces interventions montrent que l’Amérique latine est un terrain disputé depuis des décennies, où les SMP étrangères offrent une expertise souvent supérieure à celle des acteurs locaux, tout en évitant les liens avec les organisations criminelles.
L’Amérique latine est devenue un marché stratégique pour les SMP, attirant les États-Unis, la Chine et, dans une moindre mesure, la Russie. Les SMP américaines, comme *Vectus Global*, accompagnent la politique de Washington contre le narcotrafic et le crime organisé. Les entreprises chinoises progressent en parallèle de ses investissements économiques, tandis que la Russie voit son influence diminuer. Les gouvernements locaux recourent à ces sociétés pour leur expertise et leur neutralité relative face aux gangs. Cependant, ces interventions soulèvent des questions éthiques et sécuritaires, notamment en Haïti, où les opérations de *Vectus Global* ont entraîné des pertes civiles importantes.

