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Économie

La baisse historique du chômage en Italie, un mirage plutôt qu’un « miracle Meloni »

Alternatives Économiques · mis à jour il y a 14 j

Les bons chiffres de l’emploi en Italie intriguent, voire suscitent l’envie. Ils masquent cependant une hausse de la précarité, de la pauvreté en emploi, et une persistance des faiblesses structurelles du marché du travail..

Taux de chômage record

En mai 2026, l'Italie a atteint un taux de chômage historique de 5,6 %, soit un niveau inférieur à la moyenne européenne (6,2 % en août 2026). Ce chiffre contraste fortement avec ceux de ses voisins comme l'Espagne (10 %) ou la France (8,2 %). Le taux d'emploi a également progressé, atteignant 67,6 % en 2025, un record pour le pays. Ces résultats, souvent présentés comme un succès de la politique économique du gouvernement Meloni, sont régulièrement cités dans les débats publics européens. Cependant, cette baisse du chômage ne reflète pas nécessairement une amélioration structurelle du marché du travail italien.

Déclin démographique

Le vieillissement de la population et la faible natalité (1,18 enfant par femme) expliquent en partie la baisse du chômage. Avec moins de jeunes entrant sur le marché du travail et davantage de seniors restant en activité, le nombre de personnes considérées comme sans emploi diminue mécaniquement. Par exemple, le taux d'activité des 55-64 ans a augmenté de 25 points de pourcentage entre 2000 et 2024, atteignant 68,3 % au deuxième trimestre 2026. Cette tendance réduit la taille de la population active, ce qui fausse les indicateurs de chômage sans pour autant créer de nouvelles opportunités d'emploi pour les jeunes ou les actifs en âge de travailler.

Fonds européens déterminants

Les 194 milliards d'euros du plan NextGenerationEU, accordés à l'Italie après la crise du Covid-19, ont joué un rôle clé dans la baisse du chômage. Ces fonds ont soutenu l'activité économique, mais leur impact reste limité. En juin 2026, seulement 61 % des fonds avaient été dépensés, et leur utilisation doit s'achever d'ici fin 2026. Selon Marta Fana, économiste, ces fonds n'ont pas permis une reprise durable : le volume d'heures travaillées n'a pas retrouvé son niveau d'avant la pandémie, et l'industrie manufacturière reste en crise, notamment en raison d'une baisse des commandes allemandes, son principal client.

Emplois précaires en hausse

Près d'un tiers (29 %) des nouveaux emplois créés depuis 2022 sont des postes à temps partiel, dont 60 % sont subis. Ces emplois se concentrent dans des secteurs peu productifs comme la restauration, le tourisme ou la logistique. Marta Fana souligne que ces créations d'emplois reflètent souvent une dégradation des conditions de travail : recours accru à la sous-traitance, salaires inférieurs de 15 % pour un même travail, et contrats précaires. Les jeunes sont particulièrement touchés, avec un taux de chômage de 20,3 % en août 2026 et un taux de NEET (jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation) parmi les plus élevés d'Europe.

Statut hybride des travailleurs

L'Italie utilise un statut unique appelé parasubordination, créé en 1973, qui concerne plus de 1,7 million de travailleurs en 2024. Ce statut hybride, à mi-chemin entre salariat et travail indépendant, est considéré comme du salariat déguisé. Les parasubordonnés sont économiquement dépendants d'un seul employeur et voient leur travail coordonné par l'entreprise. Ce statut, en forte croissance chez les moins de 30 ans (+26 %) et dans le Sud du pays (+26 %), illustre une dégradation des protections sociales. Le gouvernement Meloni n'a pas modifié cette situation, qui dure depuis plus de 30 ans.

Baisse des salaires réels

Les salaires réels en Italie ont chuté de près de 10 % depuis août 2021, en raison de l'inflation et de la stagnation des revenus. Cette baisse touche particulièrement les jeunes : la proportion de 20-29 ans travaillant tout en étant exposés au risque de pauvreté a augmenté de 50 % en trois ans. Selon Tito Boeri, économiste, plus de 10 % des salariés et 15 % des ouvriers vivent sous le seuil de pauvreté. Depuis 1990, les salaires moyens ont diminué de 6,6 %, avec des disparités marquées : le 10e percentile a perdu 40,8 % de son pouvoir d'achat, tandis que le 90e percentile a vu le sien augmenter de 3,3 %. Les écarts se creusent aussi entre secteurs, avec une baisse de 20,9 % dans les services contre une hausse de 16,5 % dans l'industrie et la construction.

Flexibilisation du marché

Depuis les années 1990, l'Italie a progressivement flexibilisé son marché du travail, avec des réformes successives comme le Jobs Act de 2015. Cette loi a facilité les licenciements et réduit les protections pour les travailleurs, tout en offrant des exonérations de cotisations patronales pour les nouvelles embauches en CDI (jusqu'à 8 060 € par an pendant trois ans). Selon Pascal Lokiec, professeur de droit social, l'OCDE attribue une grande partie de la baisse du chômage à ces exonérations plutôt qu'à l'assouplissement des règles de licenciement. Cette flexibilisation a aussi favorisé le recours aux contrats à durée déterminée (CDD), désormais possibles sans justification particulière.

Défis structurels persistants

Malgré la baisse du chômage, l'Italie fait face à des défis structurels majeurs. Francesco Saraceno, économiste, souligne l'absence de politique industrielle cohérente et stable, ainsi qu'une faiblesse de l'investissement privé. Les fonds européens n'ont pas suffi à redresser l'économie : l'industrie manufacturière reste en crise, et les créations d'emplois se concentrent dans des secteurs peu productifs. Selon l'Ufficio parlamentare di bilancio (UPB), les salaires bruts réels ont augmenté de 16,5 % dans l'industrie et la construction, mais ont chuté de 20,9 % dans les services. Ces disparités illustrent un marché du travail profondément inégal.

Ce que ça pourrait changer

Giacomo Pasini, directeur du département d'économie de l'université Ca'Foscari de Venise, estime que les conditions actuelles du marché du travail italien pourraient, à terme, améliorer la situation des travailleurs. Un taux de chômage plus bas devrait théoriquement permettre des augmentations de salaire et une stabilité accrue des emplois. Cependant, cette amélioration dépendra de la capacité à inverser les tendances actuelles : création d'emplois de qualité, hausse des salaires et réduction des inégalités. Le débat sur l'instauration d'un salaire minimum, relancé récemment, pourrait jouer un rôle clé dans cette évolution.

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