Stanislas Dehaene, tout sur le cerveau 3/5 : Le cerveau des bébés et les neurones de la lecture
Du babillage aux neurones du lecteur, Stanislas Dehaene montre comment le cerveau recycle ses circuits pour apprendre à parler, puis à lire..
Stanislas Dehaene, neuropsychologue et professeur au Collège de France, a démontré dès les années 1990 que le cerveau des bébés s’organise pour le langage parlé dès l’âge de deux ou trois mois. Pour arriver à cette conclusion, il a utilisé des électrodes placées sur le crâne de nourrissons, une technique appelée électroencéphalographie (EEG). Cette méthode permet d’enregistrer l’activité électrique du cerveau en temps réel, sans risque pour l’enfant. Les résultats ont révélé que les zones cérébrales dédiées au langage se développent très tôt, bien avant que l’enfant ne parle. Dehaene a travaillé en collaboration avec sa femme, Ghislaine Dehaene-Lambertz, pédiatre, pour affiner ces observations. Ces travaux montrent que le cerveau humain est prédisposé à acquérir le langage, une capacité innée qui se structure rapidement après la naissance.
En 2007, Stanislas Dehaene a publié Les Neurones de la lecture, où il expose sa théorie du recyclage neuronal. Selon lui, la lecture n’est pas une fonction naturelle du cerveau, mais une invention culturelle récente (environ 5 000 ans). Elle réutilise des circuits cérébraux existants, initialement dédiés à d’autres tâches. Une région spécifique du cerveau, située dans le cortex occipito-temporal gauche, joue un rôle clé dans ce processus. Surnommée la « boîte aux lettres du cerveau », cette zone s’active lors de la reconnaissance des lettres et des mots, quelle que soit la langue ou la direction de l’écriture (de gauche à droite ou inversement). La lecture mobilise aussi des zones liées au langage oral, au vocabulaire et à la compréhension, ce qui explique pourquoi elle ne se limite pas à un simple mécanisme visuel.
Les recherches de Dehaene ont identifié trois éléments essentiels pour réussir l’apprentissage de la lecture chez l’enfant : la connaissance des phonèmes (les plus petites unités sonores du langage), la richesse du vocabulaire oral et la présence de livres dans l’environnement de l’enfant. Ces facteurs ont été confirmés par des études en imagerie cérébrale menées sur des enfants de cours préparatoire (CP). Par exemple, un enfant qui maîtrise bien les phonèmes dès le CP a plus de chances de devenir un bon lecteur. De même, un environnement familial où les livres sont accessibles favorise le développement des compétences linguistiques. Ces découvertes influencent encore aujourd’hui les débats sur les méthodes d’enseignement de la lecture à l’école, notamment sur l’équilibre entre méthodes syllabiques et globales.
En 2002, Stanislas Dehaene a fondé le laboratoire UNICOG à NeuroSpin, un centre de recherche dédié à la neuro-imagerie cognitive. Ce laboratoire utilise des techniques d’imagerie cérébrale avancées, comme l’IRM fonctionnelle (IRMf), pour étudier le fonctionnement du cerveau. Ces outils permettent de visualiser les zones cérébrales activées lors de tâches spécifiques, comme la lecture ou le langage. Les travaux menés dans ce cadre ont permis de mieux comprendre comment le cerveau s’adapte pour apprendre de nouvelles compétences, comme la lecture. NeuroSpin, situé en France, est un lieu de référence pour la recherche en neurosciences cognitives.
Les découvertes de Stanislas Dehaene ont des implications directes pour l’éducation. Ses travaux ont montré que l’apprentissage de la lecture repose sur des mécanismes cérébraux précis, ce qui remet en cause certaines méthodes pédagogiques traditionnelles. Par exemple, il souligne l’importance de travailler les phonèmes dès le plus jeune âge, car cette compétence est un prédicteur fort de la réussite en lecture. Ses recherches ont également mis en lumière le rôle de l’environnement familial, notamment la présence de livres à la maison. Ces éléments ont nourri les réflexions du *Conseil scientifique de l’éducation nationale*, dont Dehaene est membre. Ses publications, comme *Science et école : ensemble pour mieux apprendre* (2024), visent à rapprocher la recherche scientifique des pratiques éducatives.

