Les réseaux sociaux, pas si démocratiques !
Sur les réseaux sociaux, pensez-vous vraiment choisir ce que vous regardez sur votre fil d'actualité ? Anne Alombert examine le pouvoir invisible des algorithmes sur nos attentions et explore, avec Bernard Stiegler, les conditions d'un environnement numérique plus démocratique..
Les réseaux sociaux donnent l’impression d’offrir une liberté d’expression totale à leurs utilisateurs. Cependant, cette liberté est en réalité très limitée. Les algorithmes, ces programmes informatiques qui analysent nos comportements en ligne, décident de ce que nous voyons sur notre fil d’actualité. Ils ne censurent pas directement les contenus, mais organisent leur visibilité en fonction de critères souvent opaques. Par exemple, un message posté par un utilisateur peut rester invisible pour la majorité des autres, même s’il est pertinent ou important. Cette sélection automatisée influence profondément ce que nous pensons, ressentons et partageons, sans que nous en ayons conscience. Ainsi, la liberté de s’exprimer ne garantit pas la liberté de se faire entendre.
Le philosophe Bernard Stiegler a introduit le concept de psychopouvoir et de neuropouvoir pour décrire l’influence des algorithmes sur nos esprits et nos cerveaux. Ces termes désignent le pouvoir exercé par les plateformes numériques sur nos désirs, nos émotions et même nos processus de réflexion. Les algorithmes des réseaux sociaux commerciaux sont conçus pour maximiser notre engagement, c’est-à-dire le temps que nous passons à consulter leurs contenus. Pour y parvenir, ils privilégient les contenus qui suscitent des réactions immédiates, comme la colère ou l’indignation, plutôt que ceux qui stimulent une réflexion approfondie. Ce mécanisme transforme nos habitudes de consommation d’information en un cercle vicieux, où nous sommes constamment attirés par des contenus polarisants ou superficiels, au détriment de la qualité et de la diversité des idées.
Les algorithmes des réseaux sociaux ne sont pas neutres : ils sont conçus pour servir les intérêts économiques des entreprises qui les possèdent. Leur objectif principal est de capter notre attention le plus longtemps possible, car cela génère des revenus publicitaires. Par exemple, une étude citée par Anne Alombert montre que les contenus recommandés par ces algorithmes sont souvent ceux qui génèrent le plus de clics, de likes ou de partages, même s’ils sont de mauvaise qualité ou trompeurs. Ces entreprises ne cherchent pas à améliorer notre bien-être ou notre compréhension du monde, mais à maximiser leurs profits. Leur modèle économique repose donc sur une exploitation systématique de nos biais cognitifs et de nos émotions, ce qui peut avoir des conséquences graves sur la qualité du débat public et la cohésion sociale.
Bernard Stiegler proposait une alternative aux algorithmes commerciaux : les technologies contributives. Ces outils numériques seraient conçus pour servir l’intelligence collective plutôt que les intérêts privés. Leur principe repose sur la participation active des utilisateurs, qui évaluent eux-mêmes la qualité des contenus avant qu’ils ne soient recommandés aux autres. Par exemple, un algorithme contributif pourrait recommander un article en fonction des avis positifs d’une communauté de lecteurs, plutôt que du nombre de vues qu’il a générées. Ce modèle vise à restaurer la confiance dans les informations partagées et à encourager une consommation plus réfléchie des médias. Il s’agit de passer d’un système où les algorithmes exploitent nos réflexes pulsionnels à un système où ils soutiennent nos facultés de jugement et de délibération.
Pour que les réseaux sociaux deviennent plus démocratiques, Anne Alombert souligne l’importance du pluralisme algorithmique. Ce concept désigne la possibilité pour les utilisateurs de choisir entre différents systèmes de recommandation, comme on choisit entre plusieurs journaux ou émissions de radio. Aujourd’hui, la plupart des plateformes utilisent un seul algorithme, imposé par leur propriétaire, ce qui limite la diversité des points de vue auxquels nous sommes exposés. Un pluralisme algorithmique permettrait à chacun de sélectionner un algorithme adapté à ses attentes, par exemple un algorithme axé sur la fiabilité des sources ou sur la diversité des opinions. Cette approche renforcerait la liberté de pensée et d’expression, qui sont des piliers de la démocratie. Elle nécessiterait cependant une régulation forte des plateformes numériques pour garantir la transparence et l’équité des systèmes de recommandation.
Les algorithmes des réseaux sociaux ont un impact direct sur le fonctionnement des démocraties. En orientant nos attentions et en façonnant nos opinions, ils influencent les débats publics, les élections et même la cohésion sociale. Par exemple, des études ont montré que les contenus polarisants ou faux se propagent plus rapidement que les autres sur ces plateformes, en raison des mécanismes de recommandation. Cette situation pose un défi majeur pour les sociétés modernes : comment garantir que les outils numériques, qui sont devenus des infrastructures essentielles de l’information, ne deviennent pas des instruments de manipulation ou de division ? La réponse passe, selon Stiegler et Alombert, par une refonte des algorithmes pour les mettre au service du bien commun plutôt que des intérêts privés.

