Eduard Estivill, spécialiste du sommeil : « Les infirmières ont généralement les pires horaires de travail. C’est un gros problème »
Bien dormir ne se résume pas à empiler des heures au compteur. Ce qui compte d'abord, c'est un rythme stable, le même rendez-vous avec le lit et le réveil chaque jour.
Eduard Estivill, médecin espagnol spécialiste du sommeil et auteur reconnu, alerte sur les conditions de travail des infirmières en matière d'horaires. Selon lui, ces professionnelles de santé subissent les pires horaires de travail comparés à d'autres métiers. Ce problème est lié au décalage horaire qu'elles subissent en raison de leurs rotations entre équipes de jour, de nuit et de garde. Estivill souligne que ces horaires perturbent gravement leur sommeil, avec des conséquences potentielles sur leur santé physique et mentale. Il précise que ce phénomène n'est pas anecdotique, mais touche une part significative des infirmières en Europe et dans le monde. Les horaires irréguliers, souvent imposés par les besoins des services hospitaliers, créent un jet lag social, un décalage entre le rythme biologique naturel et les horaires imposés.
Le décalage horaire dont parle Estivill fait référence à la perturbation du cycle veille-sommeil, un rythme naturel de 24 heures appelé rythme circadien. Ce rythme est régulé par des signaux comme la lumière du jour et influence des fonctions vitales comme la production d'hormones, la température corporelle ou la vigilance. Les infirmières travaillant en horaires décalés (nuit, rotations rapides) voient leur rythme circadien constamment perturbé, ce qui peut entraîner des troubles du sommeil, de la fatigue chronique, une baisse de concentration et un risque accru d'erreurs médicales. Estivill cite des études montrant que ces travailleurs de nuit ont un risque 40 % plus élevé de développer des problèmes de santé comme l'obésité, le diabète de type 2 ou des troubles cardiovasculaires.
Les conséquences des horaires décalés sur la santé des infirmières sont multiples et documentées. Outre les troubles du sommeil, elles incluent des problèmes métaboliques (prise de poids, diabète), des troubles psychologiques (anxiété, dépression) et une augmentation des risques d'accidents du travail. Estivill mentionne également un impact sur leur vie sociale, avec des difficultés à maintenir des relations stables ou à s'engager dans des activités personnelles. Ces effets sont aggravés par le fait que les infirmières, souvent en première ligne dans les hôpitaux, n'ont pas toujours la possibilité de refuser ces horaires contraignants. Le spécialiste souligne que ces conditions de travail posent un gros problème de santé publique, car elles affectent la qualité des soins prodigués aux patients.
Face à ce constat, Estivill propose plusieurs pistes pour améliorer la situation. Il recommande d'abord une meilleure organisation des plannings, en limitant les rotations entre équipes de jour et de nuit et en évitant les enchaînements trop rapprochés (par exemple, travailler de nuit puis de jour le lendemain). Il suggère aussi de renforcer la formation des managers hospitaliers sur les risques liés aux horaires décalés et d'encourager les infirmières à adopter des routines de sommeil strictes, comme éviter les écrans avant de dormir ou maintenir un horaire de coucher régulier. Enfin, il plaide pour une reconnaissance officielle de ces risques par les autorités sanitaires, afin de mettre en place des politiques publiques adaptées, comme des primes pour les horaires de nuit ou des aménagements spécifiques pour les travailleurs les plus exposés.
Ce problème des horaires de travail des infirmières s'inscrit dans un contexte plus large de pénurie de personnel soignant en Europe et dans les pays occidentaux. Les hôpitaux, confrontés à des budgets serrés et à une demande croissante de soins, peinent à recruter et à fidéliser leur personnel. Les horaires décalés, souvent présentés comme une solution pratique, deviennent alors un fardeau pour les infirmières, qui représentent 70 % du personnel soignant dans les hôpitaux européens. Estivill rappelle que ces conditions de travail contribuent à l'épuisement professionnel (*burn-out*) et à l'augmentation du turnover dans la profession. Il insiste sur la nécessité d'une prise de conscience collective pour repenser l'organisation des soins et protéger la santé des soignants.

