La mémoire des vaincus : histoires intimes de la guerre d'Espagne 16/25 : "Les fiancés de la mort" : le franquisme, une idéologie mortifère
Le franquisme est un système fondé sur une culture de la mort héritée des guerres coloniales et sacralisée par l'Église catholique. La violence de cette idéologie mortifère est au coeur de cet épisode de la série sur la mémoire des vaincus de la Guerre d'Espagne..
Le franquisme désigne le régime autoritaire dirigé par le général Francisco Franco en Espagne de 1939 à 1975, après la victoire des nationalistes dans la guerre civile espagnole (1936-1939). Cet épisode de la série La mémoire des vaincus explore comment ce système s'est construit sur une culture de la mort, c'est-à-dire une idéologie glorifiant la violence et la destruction comme moyens de domination politique et sociale. Cette vision extrême s'est traduite par une répression systématique des opposants, souvent jusqu'à l'extermination physique. L'historien britannique Paul Preston, spécialiste de l'Espagne, souligne que cette idéologie s'est nourrie d'un héritage colonial et d'une alliance avec l'Église catholique, transformant la violence en un outil de légitimation du pouvoir franquiste.
Une partie des racines de la violence franquiste plonge dans les guerres coloniales au Maroc (1909-1927), où des officiers espagnols, comme Francisco Franco et le général José Millan-Astray, ont servi. Ces conflits ont forgé une mentalité militariste et raciste, où les populations locales étaient considérées comme des ennemis à éliminer. Millan-Astray, fondateur en 1920 de la Légion espagnole, un corps militaire d'élite, a popularisé le surnom de ses membres : les fiancés de la mort. Pour les historiens Santos Julia, Julian Casanova et Paul Preston, cette expérience coloniale a été transposée en Espagne après 1936. Les officiers africanistes, formés au Maroc, ont transféré leur haine des populations colonisées vers les classes ouvrières et républicaines espagnoles, perçues comme des ennemis intérieurs à éradiquer.
L'Église catholique a joué un rôle central dans la légitimation de la violence franquiste, en fournissant une justification idéologique à la guerre d'extermination menée contre les républicains. Selon l'historien Santos Julia, elle est devenue l'agence la plus importante de création d'idéologie, de mythe et de symbologie pour les nationalistes. L'Église a ainsi sacralisé la répression en la présentant comme une croisade contre l'athéisme et le communisme, deux idéologies perçues comme des menaces pour l'Espagne catholique. Cette alliance entre l'armée et l'Église a permis de transformer une guerre civile en une guerre d'extermination, où la violence n'était pas seulement un outil, mais une fin en soi. Julian Casanova souligne que cette dimension idéologique distingue le franquisme des fascismes italien et allemand, par son intensité et sa durée sans équivalent.
La violence franquiste se distingue par son caractère systématique et exterminateur, visant à anéantir toute opposition, réelle ou supposée. Dès juillet 1936, le coup d'État contre la République espagnole, légitime et constitutionnelle, a dégénéré en une logique de destruction totale. Les nationalistes, menés par Franco, ont appliqué une politique de terreur blanche : exécutions massives, emprisonnements arbitraires et persécutions contre les républicains, les syndicalistes, les intellectuels et même les simples citoyens suspectés de sympathies démocratiques. Paul Preston explique que cette violence répondait à une volonté d'éradication de toute trace de la République, perçue comme une menace existentielle pour l'Espagne. Le cri de ralliement Viva la muerte (Vive la mort), popularisé par Millan-Astray, illustre cette fascination pour la destruction comme moyen de purification nationale.
Un exemple frappant de cette violence extrême est le *massacre de Badajoz*, commis le 14 août 1936 par la *Colonne de la mort*, commandée par le lieutenant-colonel Juan Yagüe. Ce jour-là, des milliers de républicains et de civils ont été exécutés sommairement dans la ville d'Estrémadure, après sa prise par les forces nationalistes. Les victimes, dont le nombre exact reste inconnu mais est estimé à plusieurs milliers, ont été fusillées ou brûlées vives dans des arènes locales. Ce massacre symbolise la brutalité du régime franquiste dès ses débuts, où la terreur était utilisée comme un outil de soumission des populations. L'image des victimes, souvent des ouvriers et des paysans, renforce l'idée d'une répression ciblant les classes populaires, perçues comme des *ennemis de classe* par les élites franquistes.

