La question du « pouvoir d’achat », ou comment faire l’impasse sur les inégalités
Faire comme si le problème du pouvoir d'achat était généralisé est une manière de masquer les inégalités de revenus qui fracturent la société française, pointent Anne Brunner et Louis Maurin, de l'Observatoire des inégalités..
Le pouvoir d’achat désigne la quantité de biens et services qu’un individu ou un ménage peut acheter avec ses revenus, une fois l’inflation prise en compte. Par exemple, si votre salaire reste stable mais que les prix augmentent, votre pouvoir d’achat diminue car vous pouvez acheter moins avec la même somme d’argent. En France, en 2025, les prix ont progressé plus vite que les revenus, entraînant une baisse moyenne du pouvoir d’achat de 0,7 %. Pour un revenu médian de 2 200 € net par mois, cela représente une perte équivalente à 15 € par mois. L’inflation, mesurée par l’Insee, est l’augmentation générale et durable des prix. Elle est calculée à partir d’un panier moyen de biens et services, mais cette moyenne ne reflète pas toujours la réalité des dépenses de chaque ménage.
Tous les ménages ne subissent pas l’inflation de la même manière. Les plus modestes, qui consacrent une part plus importante de leur budget à l’énergie et à l’alimentation, sont plus vulnérables. Par exemple, les 10 % les plus pauvres ont vu leur niveau de vie baisser de 2,3 % entre 2004 et 2024, tandis que les 10 % les plus riches ont vu le leur progresser de 24 % sur la même période. Les ménages aisés, qui épargnent en moyenne un tiers de leurs revenus (soit 17 000 € par an pour une personne seule en 2022), peuvent puiser dans leur épargne pour atténuer l’impact de la hausse des prix. En revanche, les ménages sans épargne doivent soit s’endetter, soit réduire leurs dépenses, souvent sur des postes essentiels comme l’alimentation ou le chauffage.
Le pouvoir d’achat moyen, souvent évoqué dans les médias, donne une vision trompeuse de la réalité. En France, malgré des périodes d’inflation forte, le pouvoir d’achat global a légèrement progressé ces vingt dernières années, mais cette moyenne cache des disparités majeures. Les classes moyennes après impôts et inflation ont vu leur niveau de vie augmenter de 15 % entre 2004 et 2024, mais cette progression est bien inférieure à celle des plus riches. En focalisant l’attention sur le pouvoir d’achat, on occulte les inégalités croissantes entre les ménages. Les politiques publiques, en répondant à cette perception généralisée, risquent de privilégier des mesures qui profitent surtout aux plus aisés.
Depuis plusieurs décennies, la question du pouvoir d’achat a servi à justifier des baisses d’impôts, comme la suppression de la taxe d’habitation ou la réduction de l’impôt sur le revenu. Ces mesures ont affaibli les recettes de l’État et, pour l’essentiel, bénéficié aux plus riches. Par exemple, les 10 % des ménages les plus aisés ont vu leurs revenus nets augmenter de 24 % entre 2004 et 2024, contre une baisse de 2,3 % pour les 10 % les plus modestes. Ces politiques ont aussi réduit les moyens disponibles pour financer des services publics essentiels comme l’éducation, la santé ou les retraites. Ainsi, la focalisation sur le pouvoir d’achat a eu des conséquences sur les finances publiques et l’équité sociale.
Pour aborder la question des niveaux de vie de manière plus juste, l’article suggère de se concentrer sur les inégalités plutôt que sur le pouvoir d’achat. Les minima sociaux, par exemple, restent très inférieurs au seuil de pauvreté en France. Les dépenses contraintes comme l’énergie ou l’alimentation pèsent davantage sur les ménages modestes, tandis que les plus aisés peuvent maintenir leur niveau de vie grâce à leur épargne. Une approche plus équitable consisterait à renforcer les services publics, à revaloriser les salaires et les minima sociaux, et à mettre en place des politiques ciblées pour réduire les écarts de revenus. Cela permettrait de répondre aux besoins réels de la population, plutôt que de se contenter de mesures générales souvent inefficaces pour les plus vulnérables.

