Ce que j’ai appris des ultrariches durant un week-end organisé par Jeff Bezos
LES ULTRARICHES, UN MONDE À PART (1/6) – Auteur et scénariste de renom, Noah Hawley a été invité il y a quelques années par le fondateur d’Amazon à un grand raout. Ce séjour rocambolesque lui a fait toucher du doigt les effets psychologiques de sa fortune démesurée, raconte-t-il dans le magazine “The Atlantic”.
En octobre 2018, l'auteur et scénariste Noah Hawley a été invité à Campfire, un événement annuel organisé par Jeff Bezos, fondateur d'Amazon, à Santa Barbara en Californie. Ce rassemblement, réservé à environ 80 invités triés sur le volet, mêlait célébrités, artistes, intellectuels et personnalités influentes. Le transport des participants était assuré par une flotte de jets privés affrétés depuis Los Angeles et New York. Bezos avait réservé l'intégralité d'un complexe hôtelier, le Biltmore, ainsi qu'un beach club voisin. Une agence de sécurité de Las Vegas veillait à la confidentialité des échanges. L'événement proposait des conférences inspirantes le matin, suivies d'échanges informels et de repas somptueux l'après-midi et le soir. L'objectif affiché était de favoriser le réseautage entre les participants, dont le patrimoine cumulé dépassait celui d'une petite ville, bien que restant minuscule comparé à la fortune de Bezos.
Lors de ce week-end, une interrogation revenait systématiquement chez les invités : Pourquoi suis-je là ? Cette question était posée par des personnalités variées, comme un chanteur de hair metal des années 1980, un lauréat du Prix Pulitzer, un historien spécialiste des présidents américains ou encore un anthropologue renommé. Seuls les stars de cinéma et les milliardaires ne se la posaient pas, ayant déjà l'habitude de ce type d'événements. Ces rassemblements forment en effet un circuit de festivals d'idées où les milliardaires de la tech organisent régulièrement des rencontres entre élites. L'auteur souligne que ces événements permettent de passer une grande partie de l'année à voyager, à déguster des mets luxueux et à discuter de sujets variés, tout en renforçant les réseaux d'influence.
Le séjour s'est terminé de manière inattendue pour l'auteur et sa famille. Sa femme s'est fracturé le poignet en glissant sur de l'herbe mouillée, tandis que lui et ses enfants ont contracté le pieds-mains-bouche, une infection virale courante chez les jeunes enfants. Ces incidents ont marqué la fin prématurée de leur participation à l'événement. L'auteur interprète ces événements comme une forme de signal, bien que non intentionnel, indiquant que fréquenter l'homme le plus riche du monde peut entraîner des conséquences imprévues. Il précise que sa famille n'a jamais été réinvité à Campfire après cet incident.
Lors d'un apéritif, l'auteur a été interrogé par le patron d'une grande agence artistique sur son ressenti concernant ce week-end. Il a répondu que, bien que sa présence ait été en partie une boutade, il avait compris ce que signifiait appartenir à l'élite. Les 80 participants, malgré leur richesse ou leur célébrité, semblaient tous attirés par l'aura de Jeff Bezos, dont la fortune s'élevait alors à 112 milliards de dollars (96 milliards d'euros), soit près de la moitié de sa valeur actuelle. Cette somme colossale, inédite à l'époque, conférait à Bezos un statut unique parmi les 8 milliards d'habitants de la planète. Son influence se ressentait dans l'attitude des invités, qui paraissaient tous fascinés par sa présence et son pouvoir.
Jeff Bezos était omniprésent durant l'événement, vêtu de manière décontractée mais remarquée, riant de manière exagérée et entourant ses deux fils adolescents de ses bras. À cette époque, il venait de devenir le deuxième centimilliardaire du monde, une catégorie ultra-privilégiée regroupant les individus dont la fortune dépasse les 100 milliards de dollars. L'auteur décrit Bezos comme détaché des conséquences de ses actes et incapable d'empathie, une caractéristique qu'il partage avec d'autres milliardaires de la tech. Cette absence d'empathie semble perçue comme une valeur par certains de ces ultra-riches, qui considèrent cette émotion comme un obstacle à leur réussite ou à leur vision du monde.
Pour l'auteur, ce séjour a été une expérience révélatrice des effets psychologiques de la fortune démesurée. Il a observé comment les ultra-riches, et en particulier Jeff Bezos, évoluent dans un univers à part, où les règles morales et sociales ordinaires semblent ne plus s'appliquer. L'événement a également mis en lumière le fossé grandissant entre les ultra-riches et le reste de la population, tant sur le plan social que psychologique. L'auteur conclut en soulignant que ce type de rassemblement illustre comment les milliardaires de la tech, en organisant des événements exclusifs, contribuent à créer un monde parallèle où ils peuvent exercer leur influence en dehors des contraintes habituelles de la société.

