L’histoire méconnue des défilés de la Fierté
Au-delà de son aspect festif, l’événement puise ses racines dans une histoire de revendications militantes..
Le 28 juin 1969, une descente policière violente a lieu au Stonewall Inn, un bar new-yorkais fréquenté par la communauté LGBTQ+ (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et queers). Cet événement déclenche cinq jours d’émeutes, marquées par une colère accumulée après des années de répression policière contre les personnes LGBTQ+. Ces émeutes, les plus importantes de l’époque aux États-Unis, deviennent un symbole de la lutte pour les droits LGBTQ+. Elles inspirent la création de mouvements comme le Gay Liberation Front et donnent naissance aux premiers défilés de la Fierté en 1970, organisés dans plusieurs villes américaines comme New York et San Francisco. L’historien Jean-Charles Panneton souligne que ces mouvements s’inspirent des luttes pour les droits civiques des Afro-Américains et des féministes.
À Montréal, la première marche de la Fierté n’a lieu qu’en 1979, soit dix ans après les émeutes de Stonewall. Organisée par la Brigade rose, un groupe militant, elle rassemble seulement 52 participants autour du carré Saint-Louis et du parc La Fontaine. Les médias locaux en parlent peu, et l’année suivante, le nombre de marcheurs passe à 250. Ces défilés visent à dénoncer les violences policières et les arrestations arbitraires, notamment sous la mairie de Jean Drapeau, connu pour sa répression envers la communauté LGBTQ+. À cette époque, le Code criminel fédéral permet aux policiers d’agir contre les personnes LGBTQ+ sous prétexte de grossière indécence. Les descentes policières dans les bars sont fréquentes, et la communauté est ciblée systématiquement.
Dans les années 1980, l’Association pour les droits des gais du Québec (ADGQ) prend le relais pour organiser les marches annuelles de la Fierté. Ces événements restent modestes, mais la participation augmente progressivement. En 1993, le festival Divers/Cité est créé pour structurer l’organisation des défilés. Fondé par Puelo Deir et Suzanne Girard, il vise à importer l’ambiance festive des défilés américains à Montréal, où l’atmosphère est marquée par la crise du sida et une certaine apathie. La première édition attire 5 000 participants, un chiffre qui triple en trois ans. Divers/Cité collabore avec Tourisme Montréal pour faire de la ville une destination LGBTQ+ majeure en Amérique du Nord. En 2007, le festival cesse ses activités pour des raisons financières, et Fierté Montréal prend le relais, organisant désormais le plus grand rassemblement LGBTQ+ de la francophonie.
Les défilés de la Fierté ont joué un rôle clé dans l’avancée des droits LGBTQ+. Parmi les victoires majeures, on compte l’obtention du mariage pour tous au début des années 2000, un financement accru pour les cliniques de lutte contre le sida et une meilleure sensibilisation à la discrimination au travail. En 2016, le premier ministre canadien Justin Trudeau participe pour la première fois à un défilé de la Fierté au Canada. L’année suivante, le maire Denis Coderre et le chef de police présentent des excuses publiques pour les discriminations subies par la communauté LGBTQ+ entre les années 1960 et 1990. Aujourd’hui, Fierté Montréal propose une programmation de dix jours, culminant avec une marche attirant plus de 150 000 spectateurs en 2025. Higino Monteiro, directeur général par intérim, souligne que ces événements ont contribué à positionner Montréal comme une ville ouverte et diverse.
Malgré les progrès, les combats pour les droits LGBTQ+ ne sont pas terminés. Higino Monteiro rappelle que des violences systémiques persistent, notamment envers les personnes transgenres. Jean-Charles Panneton ajoute que des reculs sont observés sur certains droits, rendant les défilés de la Fierté toujours nécessaires. En 2025, Fierté Montréal fête sa 20e édition en promettant de renouer avec ses racines militantes et d’adopter une approche plus inclusive, en réponse à des allégations de culture organisationnelle toxique, de misogynie et de racisme l’année précédente. Cette nouvelle orientation survient alors qu’un festival alternatif, *Fierté Indomptable* (*Wild Pride*), organise un défilé parallèle pour critiquer l’aspect commercial de Fierté Montréal. Puelo Deir, cofondateur de Divers/Cité, souligne que ces différentes approches peuvent coexister, car la lutte pour les droits LGBTQ+ s’est toujours construite sur plusieurs fronts.

