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Philosophie

Les origines de l'autoritarisme

La Vie des Idées · mis à jour il y a 3 h

Dans une synthèse ambitieuse et parfois déroutante, H. Bozarslan retrace la circulation des pratiques révolutionnaires de gauche à droite et cherche, dans les « révolutions de droite », une clé de compréhension des autoritarismes contemporains..

Nouveau livre de Bozarslan

L’historien et sociologue Hamit Bozarslan publie un nouvel ouvrage intitulé Walpurgis. Les révolutions de droite, XIXe-XXe siècles, qui prolonge ses travaux antérieurs sur l’anti-démocratie contemporaine. Ce livre, publié en 2026 chez l’éditeur Passés/composés, compte 448 pages et est vendu 26 €. Contrairement à un travail académique classique, il s’agit d’un essai engagé analysant les origines des autoritarismes modernes. L’auteur, spécialiste de l’Iran, de la Russie et de la Turquie, y étudie notamment la minorité kurde turque. Le titre fait référence à La Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus, évoquant l’avènement du mal, tandis que le sous-titre précise l’objet de l’étude : les « révolutions de droite ».

Thèse centrale du livre

Bozarslan défend l’idée qu’il existe une histoire longue des « révolutions de droite », un concept emprunté au philosophe allemand Hans Freyer. Ces révolutions, nées dans les années 1950 et formées dans les années 1970, constitueraient une réponse à l’affaiblissement des démocraties face à des régimes autoritaires se présentant comme des alternatives au modèle démocratico-libéral. L’auteur souligne que ces régimes, bien qu’ils revendiquent parfois la démocratie, rejettent en réalité son principe fondamental : un régime à la fois consensuel et dissensuel. Il insiste sur l’idée d’une « face sombre » de la révolution, souvent négligée, qui se manifeste par un rejet de la démocratie au profit d’un ordre autoritaire. Cette dynamique s’inscrit dans une continuité historique, malgré les différences entre les époques.

Révolutions de droite vs gauche

Bozarslan oppose les « révolutions de droite » aux révolutions libérales des XVIIIe et XIXe siècles, comme la Révolution française, qui incarnaient les idéaux des Lumières et la Raison. Selon lui, la modernité a aussi engendré des révolutions réactives, portées par la droite, qui défendent l’ordre tout en projetant un futur de régénération nationale. Ces mouvements, contrairement aux révolutions de gauche, ne cherchent pas à revenir au passé mais à transformer la société en s’appuyant sur des concepts comme la Nation, la puissance ou la violence. L’auteur cite Raymond Aron, qui dès les années 1930 parlait de « révolutions d’autorité », promettant un changement de régime et une transformation sociale, mais au prix d’un rejet de la démocratie.

Méthode d'analyse

Pour étudier ces phénomènes, Bozarslan mobilise une approche croisant la sociologie historique et la sociologie politique. Il s’appuie sur les discours des acteurs, en intégrant la variable « idées » dans son analyse, selon une perspective wébérienne. L’auteur met en lumière trois types de circulations : celle des concepts, des pratiques et des émotions. Par exemple, le fascisme italien s’inspire de l’URSS avant d’inspirer à son tour d’autres révolutions autoritaires. Il aborde aussi l’aspect passionnel des révolutions, en soulignant leur dimension anthropologique : elles reposent sur un sentiment de déchéance, une focalisation sur l’action immédiate et un rapport particulier à la violence et à l’altérité.

Cas étudiés par l'auteur

L’ouvrage compare cinq cas européens de « révolutions de droite » : l’Italie, le Portugal, l’Espagne, l’Allemagne et la France de Vichy. Ces exemples sont replacés dans une perspective historique plus large, avant d’être analysés en détail pour en dégager les similitudes et les différences. À la fin du livre, deux cas extra-européens sont brièvement évoqués : la Turquie et le Japon. L’auteur rejette cependant une approche postcoloniale, estimant que la division « Nord colonial » / « Sud global » n’explique pas suffisamment ces phénomènes. Il privilégie une analyse centrée sur l’opposition entre démocratie et anti-démocratie, plutôt que sur des clivages géopolitiques.

Sources et limites

Bozarslan s’appuie sur un nombre restreint de sources, principalement des ouvrages de synthèse ayant résisté à l’épreuve du temps, pour éviter la surcharge d’informations. Il explique avoir privilégié une « problématisation au croisement des sociologies historique et politique ». Cependant, il reconnaît que certains aspects des révolutions, comme la violence, échappent à une analyse strictement historique ou sociologique. L’ouvrage est organisé en trois parties thématiques, et non chronologiques, ce qui peut rendre la lecture complexe. Malgré son ambition, le livre est critiqué pour son manque de fil directeur clair, comme l’absence d’une discussion approfondie sur des concepts comme le fascisme ou le totalitarisme.

Concepts clés discutés

L’auteur évoque à plusieurs reprises la notion de totalitarisme, qu’il comprend davantage comme une expérience que comme un régime. Cependant, il ne développe pas suffisamment cette distinction, notamment pour différencier les cas italien, portugais et espagnol des régimes soviétique et allemand. Une autre référence centrale est Zeev Sternhell, dont les travaux sur une « droite révolutionnaire » et une tradition antimoderne des « anti-Lumières » sont brièvement mentionnés en introduction mais peu approfondis. Enfin, le fascisme, bien que central dans l’analyse, n’est pas clairement défini, laissant planer un flou sur son rôle exact dans les « révolutions de droite ».

Ce que ça pourrait changer

Le livre suscite un sentiment mitigé. D’un côté, il est salué pour son ambition, la qualité de ses références et l’intérêt de ses réflexions sur un phénomène majeur du XXe siècle. De l’autre, il est critiqué pour son manque d’unité et de clarté, avec une structure thématique qui peut dérouter le lecteur. Certains points théoriques, comme la distinction entre autoritarisme et totalitarisme ou la définition du fascisme, restent flous. Malgré ces limites, l’ouvrage défend une vision des Lumières et de la raison comme remparts contre les dérives des révolutions, de droite comme de gauche, en s’appuyant sur une formule de Husserl : l’ « héroïsme de la Raison ».

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