Brésil : le monde ancien est mort, et le nouveau ne peut pas naître
L’ESSENTIEL Flavio Bolsonaro a devancé Lula à l’issue du premier tour de la présidentielle brésilienne. Le leader de la gauche aura du mal à inverser la tendance au second tour.
Le 4 octobre 2026, lors du premier tour de l’élection présidentielle brésilienne, Flavio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, arrive en tête devant Luiz Inácio Lula da Silva, président sortant et figure historique de la gauche brésilienne. Cette défaite de Lula au premier tour rend très difficile son inversion au second tour, prévu le 25 octobre 2026. Flavio Bolsonaro, s’il est élu, appliquerait un programme radicalement différent de celui de Lula, tant sur le plan intérieur que sur la scène internationale, en se positionnant comme un allié proche de Donald Trump. Ce résultat marque un tournant politique majeur pour le Brésil, pays de 215 millions d’habitants.
La Nouvelle République (Nova República) est un système politique brésilien né au milieu des années 1980, après vingt et un ans de dictature militaire, et formalisé par la Constitution de 1988. Elle reposait sur trois piliers : un engagement social pour réduire les inégalités, un équilibre institutionnel entre les pouvoirs (président, Congrès, Cour suprême) et une stabilité économique favorisant la redistribution. Pendant près de trente ans, ce système a permis des alternances pacifiques entre la gauche (Parti des travailleurs, PT) et la droite modérée (Parti social-démocrate, PSDB). Cependant, depuis les années 2010, ce pacte démocratique montre des signes d’épuisement, notamment avec la destitution de Dilma Rousseff en 2016 et l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro en 2018.
Lula, revenu au pouvoir en 2023 pour un troisième mandat, n’a pas réussi à sauver la Nouvelle République. Malgré des résultats économiques honorables (croissance correcte et faible taux de chômage), son mandat n’a pas amélioré significativement les conditions de vie de la majorité des Brésiliens. La sécurité, une préoccupation majeure des électeurs, n’a pas progressé, en partie parce que la police relève des États fédérés et non du gouvernement fédéral. De plus, Lula, âgé de 80 ans et symbole de la Nouvelle République, est devenu la cible de rejet pour de nombreux Brésiliens, qui associent leur exaspération envers le système politique à une profonde hostilité envers lui.
Sous le mandat de Lula, l’équilibre institutionnel de la Nouvelle République s’est effrité. Le Congrès, qui contrôle une part importante du budget fédéral, a pris le pouvoir en otage, tandis que la Cour suprême a dû combler le vide laissé par l’affaiblissement du pouvoir politique, en intervenant de plus en plus dans la production des normes. Les tentatives de Lula pour mettre en œuvre son programme se sont heurtées à des blocages constants, illustrant l’incapacité du système à répondre aux défis actuels. Cette situation a nourri un rejet croissant envers la Nouvelle République, perçue comme incapable de garantir prospérité et justice sociale.
Flavio Bolsonaro, héritier politique de son père Jair Bolsonaro, incarne une rupture avec les principes de la Nouvelle République. Son programme repose sur un nationalisme chrétien, un rejet du pluralisme et une méfiance envers les coalitions politiques. Il propose une réduction drastique du rôle de l’État dans l’économie, au nom de la liberté individuelle. Contrairement à son père, Flavio Bolsonaro pourrait bénéficier d’un alignement politique exceptionnel : ses alliés pourraient détenir près d’un quart des sièges au Congrès (Chambre des députés et Sénat) et il pourrait nommer quatre des onze juges de la Cour suprême. Son élection marquerait une radicalisation du paysage politique brésilien.
Flavio Bolsonaro a affiché sa volonté de devenir l’allié privilégié des États-Unis en Amérique du Sud, sous la présidence de Donald Trump. Cette alliance pourrait se traduire par des concessions économiques majeures de la part du Brésil, comme le renoncement à une partie de ses ressources naturelles (pétrole, terres rares) en échange d’un soutien politique et économique. Cependant, les récents événements dans la région, comme les tensions autour du Venezuela, suggèrent que ce statut d’allié ne serait pas nécessairement avantageux pour le Brésil. Cette orientation étrangère s’accompagne d’une radicalisation intérieure, avec un risque de remise en cause des institutions démocratiques.
Le philosophe italien Antonio Gramsci a écrit que « l’ancien monde se meurt et que le nouveau ne parvient pas à naître » pour décrire une crise où les anciennes structures politiques s’effondrent sans que de nouvelles ne les remplacent. Cette citation s’applique parfaitement au Brésil en 2026. La Nouvelle République, qui promettait stabilité et justice sociale, est morte. Mais Flavio Bolsonaro, bien qu’il incarne une rupture, ne représente pas un « nouveau monde » : il est un héritier de la réaction politique des dix dernières années, marqué par des accusations de corruption. Le Brésil se trouve donc à un carrefour, où l’avenir politique reste incertain et où les Brésiliens doivent définir de nouvelles règles pour entrer dans une ère post-Nouvelle République.

