La bibliothèque assiégée : Comment l’administration Trump fait des rayonnages un champ de bataille culturelle
L’ESSENTIEL Aux États-Unis, les bibliothèques sont prises en étau entre les menaces pesant sur leur financement et une offensive croissante contre des livres jugés « inappropriés » par divers groupes fondamentalistes. Derrière les retraits d’ouvrages, les pressions s’intensifient contre les bibliothécaires eux-mêmes, parfois victimes de harcèlement et d’intimidations.
Aux États-Unis, depuis l’arrivée de l’administration Trump en 2025, les bibliothèques publiques et scolaires sont soumises à une pression accrue. L’Institut des services des musées et des bibliothèques (Institute of Museum and Library Services, IMLS), qui finance pour 260 millions d’euros par an des programmes dans ces établissements, est menacé de réduction budgétaire drastique. Une résolution de continuité a temporairement maintenu son financement jusqu’au 11 décembre 2026, mais son avenir reste incertain. Cette situation illustre une volonté politique de limiter l’autonomie des bibliothèques, perçues comme des lieux de diffusion d’idées jugées indésirables par certains groupes.
Depuis 2023, le nombre d’ouvrages censurés dans les bibliothèques américaines a presque doublé, passant de 3 362 à 6 870 en 2025. Les livres visés incluent des classiques comme Orange Mécanique d’Anthony Burgess ou Gender Queer de Maia Kobabe, souvent accusés d’être inappropriés pour les enfants. En 2025, 51 % des tentatives de censure ont eu lieu dans des bibliothèques publiques, contre seulement des écoles auparavant. Les œuvres ciblées abordent souvent des thèmes liés à la communauté LGBTQIA+ ou à l’histoire des minorités. Cette censure s’étend désormais à des activités culturelles comme les Drag Story Hour (heures du conte avec des drag queens), annulées sous la pression de menaces.
Les attaques contre les bibliothèques ne sont plus des initiatives isolées de parents, mais des actions organisées par des groupes de pression. Parmi eux, Moms for Liberty (Mères pour la liberté), proche des républicains, joue un rôle central. Ces groupes exigent le retrait d’ouvrages ou l’annulation d’événements culturels, sous prétexte de protéger les enfants. En 2025, 92 % des tentatives de censure étaient portées par des organisations ou des responsables politiques, contre une majorité d’initiatives individuelles auparavant. Leur influence s’étend désormais aux bibliothèques publiques, autrefois moins ciblées.
Les bibliothécaires, souvent des femmes, subissent des intimidations et du harcèlement pour avoir refusé de retirer des livres ou d’annuler des activités. Amanda Jones, bibliothécaire en Louisiane, est devenue un symbole de cette résistance. Accusée à tort de promouvoir du contenu pornographique, elle a fait face à des menaces, des insultes et des attaques personnelles, y compris chez elle. Ces agressions visent à discréditer leur profession et à les faire taire. Leur moralité est parfois remise en cause, et leur sécurité physique est menacée, comme dans les mouvements pro-life anti-avortement.
Face à cette censure, les professionnels des bibliothèques se mobilisent. La Banned Book Week (Semaine des livres interdits), organisée chaque année début octobre, vise à sensibiliser le public. Des documentaires comme The Librarians (2025) ou USA : la guerre des livres (2024) mettent en lumière leur combat. L’American Library Association (ALA, Association américaine des bibliothèques) et l’organisation Pen America documentent ces attaques et alertent sur leur extension. Ces résistances ont été reconnues par l’attribution d’un Emmy Award au documentaire The Librarians, soulignant l’importance de leur lutte pour la liberté d’expression.
Ces débats sur la censure des bibliothèques s’inscrivent dans un contexte politique tendu, à l’approche des élections de mi-mandat. Certains candidats, comme le lieutenant-gouverneur du Texas, proposent des sanctions contre les écoles qui ne retirent pas certains livres. Ces propositions reflètent une polarisation accrue du débat, où la censure devient un outil de mobilisation politique. Les bibliothécaires, forts de leur réseau et de leur légitimité, restent déterminés à défendre l’accès libre à tous les contenus, malgré les pressions institutionnelles et sociales.

