Après le meurtre “par inadvertance” de 85 civils par l’armée nigériane, une longue quête de justice
En décembre 2023, deux drones militaires avaient bombardé par erreur une fête religieuse, confondue avec un rassemblement de terroristes. Une enquête du média nigérian “HumAngle” révèle une conjonction d’erreurs humaines et de défaillance des systèmes semi-automatisés des drones, que l’armée n’a toujours pas pleinement reconnue..
Le 3 décembre 2023, vers 22 heures, dans le village de Tudun Biri au Nigeria, une fête religieuse célébrant la naissance de Mahomet (Mawlid) est frappée par deux drones militaires. Ces engins, équipés de micromunitions intelligentes MAM-L (des bombes miniatures de précision), tuent au moins 85 civils et en blessent plus de 70. Les drones, fabriqués en Turquie, étaient pilotés par l’armée nigériane. L’un des drones explose près de la mosquée, creusant un cratère et semant la panique. Parmi les victimes, John Solomon, un habitant, reconnaît le corps de sa fille de 10 ans, Keziah, atrocement mutilée. Les drones agissaient dans le cadre d’une opération de surveillance contre des groupes terroristes actifs dans la région, où les forêts denses servent de refuge aux insurgés.
Dans un premier temps, l’armée nigériane nie toute implication dans l’attaque, affirmant que d’autres acteurs utilisaient également des drones armés dans la zone. Quelques heures plus tard, elle reconnaît finalement sa responsabilité, qualifiant le drame de meurtre par inadvertance. Selon ses déclarations, les victimes seraient mortes lors d’une opération de routine visant à traquer des terroristes. L’armée évoque des renseignements humains (informations collectées par des humains sur le terrain) indiquant une attaque terroriste imminente contre Tudun Biri. Cependant, le système algorithmique embarqué dans les drones, conçu pour identifier des cibles, n’a pas distingué le caractère civil et religieux du rassemblement. Les opérateurs militaires sont pointés du doigt pour avoir déployé un système incapable de différencier civils et combattants.
Après le drame, l’armée nigériane promet des compensations financières aux familles des victimes et aux blessés. Ces promesses ne sont jamais honorées. Deux officiers sont mis à pied pour négligence, mais aucune explication n’est fournie sur les défaillances techniques ou les raisons du non-respect des engagements financiers. Les familles des victimes, comme celle de John Solomon, n’obtiennent aucune justice. Le cas illustre les limites des systèmes semi-automatisés utilisés par l’armée nigériane pour lutter contre le terrorisme, ainsi que l’absence de transparence et de responsabilité des autorités. Les victimes dénoncent une impunité persistante.
L’utilisation croissante de drones semi-autonomes par le Nigeria soulève des questions juridiques et éthiques. Ces engins, équipés d’algorithmes, réduisent les individus à de simples signaux à analyser, ce qui augmente le risque d’erreurs. Adejoh Sunday, maître de conférences à l’Académie de défense nigériane, souligne que qu’il s’agisse d’une défaillance du renseignement ou d’une mauvaise interprétation, il s’agit toujours de négligence. Les droits humains et les principes du droit international (ensemble de règles régissant les conflits armés) ont été violés, selon lui. Ce drame met en lumière les failles des gouvernements africains dans la gestion des nouvelles technologies militaires et leur responsabilité face aux victimes civiles.
Le Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique avec plus de 200 millions d’habitants, fait face à une insurrection islamiste depuis 2009, menée par le groupe Boko Haram et ses factions. Les forêts denses du nord-ouest, comme celle où se situe Tudun Biri, servent de bases arrière aux terroristes. Pour lutter contre cette menace, l’armée nigériane s’appuie de plus en plus sur des technologies comme les drones, notamment ceux équipés de systèmes semi-autonomes. Cependant, ces outils, bien que coûteux et sophistiqués, révèlent des limites majeures, notamment en termes de précision et de respect des droits humains. Le drame de Tudun Biri en est un exemple tragique.

