«Où irons-nous ?» : pour sauver le canal de Panama face à la sécheresse, 38 villages bientôt engloutis par un lac artificiel géant
La sécheresse au Panama menace le fonctionnement du célèbre canal : sans pluie, le passage des navires est limité. Pour faire face, l’un des plus grands fleuves du pays sera bientôt détourné, engloutissant au passage 4 600 hectares et 38 villages ruraux du centre du pays.
Le fleuve Río Indio, situé à l’est du Panama, est au cœur d’un projet controversé. Ce cours d’eau de 98 kilomètres, qui se jette dans la mer des Caraïbes, alimente une région où vivent environ 15 000 personnes. Ces habitant·es dépendent de ses eaux pour la pêche, l’agriculture et l’eau potable. Le fleuve traverse un bassin versant, c’est-à-dire une zone où toutes les eaux de pluie convergent vers lui. Aujourd’hui, ce territoire est menacé par la construction d’un lac artificiel géant, appelé réservoir du Río Indio, destiné à sécuriser l’alimentation en eau du canal de Panama. Ce projet, chiffré à 1,3 milliard d’euros, vise à éviter les pénuries d’eau qui perturbent régulièrement le trafic maritime dans le canal.
Le canal de Panama est une voie maritime essentielle, empruntée par 5 % des marchandises mondiales. En 2016, 2019 et 2023, des sécheresses liées au réchauffement climatique ont réduit son approvisionnement en eau, limitant le nombre de navires pouvant le traverser. Par exemple, en septembre 2026, les autorités ont annoncé une baisse du trafic de 36 à 32 navires par jour à cause du phénomène climatique El Niño, qui perturbe les régimes de pluie. Pour éviter ces blocages, un troisième lac artificiel est prévu, permettant d’accueillir dix navires supplémentaires quotidiennement. Ce projet est présenté comme une solution pour maintenir les 2,6 milliards d’euros de revenus annuels que le canal génère pour l’État panaméen.
Le réservoir du Río Indio inondera 4 600 hectares de terres et 38 villages, dont celui de Limón de Chagres, où vivent 62 familles. Ce village, isolé et pauvre, dépend de l’agriculture et de l’élevage pour survivre. Les habitant·es, comme Maricel Sanchez, porte-parole de la communauté, s’inquiètent de leur avenir : leurs terres seront submergées dès 2028. Les autorités prévoient de déplacer 2 500 personnes, mais les communautés paysannes estiment que 13 500 habitant·es seront affectés, y compris ceux vivant en aval du fleuve, exposés aux inondations en cas de débordement du réservoir.
Pour apaiser les inquiétudes, l’Autorité du canal de Panama (ACP), l’agence gouvernementale responsable du projet, promet des compensations : des terres équivalentes ou une aide financière. Elle évoque un budget de 350 millions d’euros pour accompagner les familles déplacées et affirme que plus de 70 % des concerné·es ont accepté le projet. Cependant, ces chiffres sont contestés par les communautés, qui dénoncent des méthodes coercitives. Selon Iris Gallardo Bethancourt, coordinatrice d’un mouvement d’opposition, l’ACP aurait payé des participant·es pour qu’ils·elles se taisent ou aurait ignoré ceux·celles qui refusent le projet. Les habitant·es craignent aussi de recevoir des terres moins fertiles que leurs terrains actuels.
Le projet menace la biodiversité du couloir biologique mésoaméricain, une vaste zone forestière traversant l’Amérique centrale et abritant 237 espèces d’oiseaux, 35 reptiles et 49 mammifères. Parmi eux, des félins comme le puma, le jaguar et l’ocelot, ainsi que le tapir de Baird, un mammifère de 2,50 mètres pesant jusqu’à 300 kg. L’ACP promet de reboiser une surface deux fois plus grande que celle submergée et de restaurer des zones pour maintenir les couloirs de passage des animaux. Cependant, son étude d’impact environnemental, attendue pour décembre 2026, n’est pas encore finalisée, laissant planer des doutes sur l’efficacité des mesures proposées.
Depuis plus d’un an et demi, les communautés paysannes manifestent contre le projet, organisant des rassemblements, des défilés en pirogues ou des marches à cheval. Pourtant, leur mobilisation reste largement ignorée par les médias et le gouvernement panaméen. Raisa Banfield, ancienne vice-maire de Panama City et directrice d’une organisation environnementale, parle d’une *omerta* : les élites économiques, politiques et médiatiques ne s’engagent pas sur le sujet. Elle souligne aussi les enjeux géopolitiques, car le canal de Panama est un espace stratégique disputé entre les États-Unis et la Chine, avec des armateurs comme le Français CMA CGM, l’Italo-suisse MSC et le Danois Maersk parmi les principaux bénéficiaires.

