« Cette jeunesse ne veut plus seulement changer l’école, elle veut changer le monde ». Entretien avec Louis Boyard
Élu député en 2022 à seulement 21 ans, Louis Boyard a fait ses premières armes militantes dans le syndicalisme lycéen, avant de devenir président de l’Union nationale lycéenne (UNL). Alors que les mobilisations se multiplient dans les lycées et les universités, il revient sur sa trajectoire, analyse les ressorts de la politisation de la jeunesse et interroge les rapports entre mouvements sociaux, organisations syndicales et forces politiques.
Louis Boyard est né dans une famille de classes moyennes inférieures : son père était cheminot (employé de la SNCF) et sa mère, d’origine anglaise, a exercé divers métiers comme assistante de langue. Son enfance a été marquée par de nombreux déménagements en France et à l’étranger (Vendée, Deux-Sèvres, Les Mureaux, Amiens, Bruxelles, puis Val-de-Marne). Cette mobilité lui a permis de découvrir des réalités sociales variées, notamment celles des quartiers populaires et des territoires ruraux. Par exemple, à Fontenay-le-Comte en Vendée, il a vécu les difficultés des jeunes en zone rurale, comme le manque de transports (un bus manqué pouvait signifier une journée de collège perdue). Son parcours illustre les inégalités territoriales et sociales en France.
La politisation de Louis Boyard s’est construite en plusieurs étapes. En 2016, il a été marqué par la mobilisation contre la loi Travail (réforme du code du travail sous le gouvernement Valls), notamment via des vidéos virales et la campagne « On vaut mieux que ça ». En 2017, il a découvert la politique grâce à la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon et à ses formats numériques innovants, comme les Revues de la semaine sur YouTube, qui ont structuré sa formation idéologique. Son engagement militant concret a débuté au lycée Georges-Brassens dans le Val-de-Marne, où les conditions de l’établissement étaient catastrophiques : plafond effondré, amiante, champignons sur les murs. Après un incident où un morceau de plafond est tombé en classe, les élèves ont décidé de se mobiliser pour exiger le respect et des améliorations matérielles.
En 2018, Louis Boyard et d’autres lycéens ont organisé un mouvement de quatre mois pour dénoncer l’état du lycée Georges-Brassens. Ils ont bloqué l’établissement, fabriqué une banderole appelant les enseignants et parents à les rejoindre, et obtenu le soutien de certains professeurs en droit de retrait (refus de travailler en raison de conditions dangereuses). Ce mouvement a abouti à la fermeture définitive du lycée et à un investissement de 80 millions d’euros pour reconstruire le collège et le lycée. Boyard, alors élu au conseil de la vie lycéenne et au conseil d’administration, est devenu le porte-parole de cette mobilisation. Il a ensuite rejoint l’Union nationale lycéenne (UNL) pour obtenir des outils d’organisation (tracts, drapeaux, mégaphones) et a été mis en contact avec d’autres militants expérimentés.
L’Union nationale lycéenne (UNL) est un syndicat lycéen historique, traditionnellement lié à l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), elle-même historiquement proche du Parti socialiste. En 2018-2019, Boyard a présidé l’UNL et a participé à sa transformation, notamment en s’éloignant de l’héritage socialiste. Il a contribué à la création de l’Union étudiante en 2023, une nouvelle fédération de syndicats locaux qui a remporté les élections aux Crous (Centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires) et s’est imposée comme une force majeure du syndicalisme étudiant. Boyard souligne que La France insoumise (LFI) adopte une approche différente : elle collabore avec les syndicats sur un pied d’égalité, sans chercher à les diriger politiquement, privilégiant les convergences stratégiques plutôt qu’une subordination.
En 2022, à 21 ans, Louis Boyard a été élu député sous l’étiquette de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (NUPES), une coalition de gauche incluant La France insoumise. Son élection en fait l’un des plus jeunes parlementaires de la Cinquième République (créée en 1958). Après son mandat syndical, il a été sollicité par les médias comme BFM TV, RMC et Touche pas à mon poste pour représenter le mouvement lycéen. Il a ensuite pris ses distances avec les médias pour se concentrer sur ses études de droit à l’université Paris II Panthéon-Assas, tout en continuant son engagement politique au sein de LFI.
Le mouvement de 2024 est décrit comme inédit par son ampleur, comparable à celui contre le CPE (Contrat première embauche) en 2006. Des centaines d’établissements sont bloqués ou perturbés quotidiennement, avec des lycéens déclarant ne pas retourner en cours tant que leurs revendications ne sont pas satisfaites. Les causes de ce mouvement sont multiples : dégradation des conditions matérielles (bâtiments vétustes, canicules, manque de moyens), pression scolaire accrue (sélection précoce en troisième entre voie générale et professionnelle, Parcoursup et contrôle continu), et dégradation de la santé mentale des jeunes. Boyard souligne que ce mouvement dépasse les revendications éducatives et exprime un rejet plus large du système politique de la Cinquième République.
Les revendications initiales portent sur les conditions d’études, mais le mouvement reflète aussi une conscience politique accumulée par la jeunesse à travers plusieurs luttes : le mouvement #MeToo (qui a transformé les rapports de genre dès le lycée), les grèves pour le climat (portées par des figures comme Greta Thunberg), les révoltes antiracistes (notamment après la mort de Nahel en 2023), et la question de la Palestine (avec une forte mobilisation sur les réseaux sociaux face au conflit à Gaza). Boyard explique que ces expériences ont créé une génération politisée, qui rejette les institutions traditionnelles. Le mouvement s’est étendu rapidement, d’abord au lycée Saint-Exupéry à Créteil, puis dans d’autres établissements du Val-de-Marne, avant de gagner toute la France.
Les médias ont joué un rôle clé dans l’extension du mouvement. Les lycéens ont utilisé les réseaux sociaux pour diffuser des images de leurs blocages, ce qui a encouragé d’autres établissements à suivre leur exemple. Boyard souligne que les députés de La France insoumise sont souvent sollicités par les jeunes mobilisés pour leur rôle dans la défense des libertés et la lutte contre les *violences policières*. Cependant, LFI adopte une posture de soutien sans chercher à diriger le mouvement, respectant l’*auto-organisation* des lycéens et étudiants. Cette approche vise à éviter toute *instrumentalisation politique* et à construire une relation de confiance avec les militants.

